Life

(…it eats you up)

Après un temps relatif de quasi-disparition dans le cinéma mainstream, surtout dans les années 2000, on remarque dernièrement une certaine résurgence du film de SF avec des scientifiques dedans, dans la tradition des Contact et autres Apollo 13. Entre les récents Interstellar, Gravity, The Martian, Arrival, Ex Machina, ou les derniers efforts de Ridley Scott sur sa saga Alien (le débile mais plaisant Prometheus et le tout frais Alien Covenant qui s’annonce dans la même veine), on peut dire que les amateurs de fiction d’anticipation spatiale sont servis ; même si le QI moyen des scientifiques peuplant ces différents métrages est souvent très fluctuant.

Life étant le dernier en date sur ce créneau, il s’inspire d’à peu près tout ce qui est venu avant. Le synopsis est simple : une capsule arrive sur la Station Spatiale Internationale, avec en son sein des morceaux de roche en provenance de Mars et ce qui s’avère être les premiers échantillons de vie extraterrestre. Une fois à bord de la station, le biologiste de service se met au travail et réussit à réactiver cette forme de vie qui finit par se développer à vitesse éclair. Sauf que voilà, forcément, après un incident quelconque (sûrement Jojo qui a encore oublié de débrancher la cafetière) la créature se met en sommeil profond, ce qui prompte donc le biologiste susmentionné à tenter de la réveiller à coup de décharges électriques. La bonne idée que voilà.

Et si vous avez vu ne serais-ce qu’un film de ce genre dans votre vie, vous savez exactement vers quoi on se dirige, la créature commençant suite à cet incident à se développer de plus en plus, tout en attaquant un peu tout et n’importe qui sur le vaisseau, et forcément très vite c’est la mouise.

On pense en premier lieu (évidemment) à une variation sur Alien, mais où le fonctionnement de la bestiole rappellerait plutôt une sorte d’infection ou de virus, que les scientifiques du vaisseau tentent de contenir. Mais c’est sans compter sur les capacités d’adaptation du machin, capable entre autres de retenir sa respiration et ainsi de survivre au vide de l’espace et de se déplacer en gravité zéro presque comme un poisson dans l’eau. Je passe sur les prouesses intellectuelles qui font qu’il sait exactement par où passer pour atteindre n’importe quel point du vaisseau ; et tout ça en ressemblant à une sorte d’amibe semi-transparente puis, dans la seconde partie du film, à un croisement entre l’un des aliens de Edge of Tomorrow, la plante carnivore de Little Shop of Horrors et un monstre à tentacules lambda sorti tout droit d’un hentai.

Tous les personnages sans exception ont une caractérisation anémique, ce qui n’est pas forcément un problème dans ce genre de film où il y a économie de temps afin de laisser la place au gros du métrage, c’est à dire le combat contre l’alien. Là où on reconnaît un bon film d’un mauvais c’est aussi que dans un temps à peu près aussi court, des films comme The Thing ou Alien (Aliens aussi, d’ailleurs) parvenaient à donner tout de même une idée de la personnalité de chaque membre de l’équipage malgré le peu de répliques de chacun.

Côté jeu d’acteur on est donc dans du minimum syndical, même si la grande majorité s’en sortent pas trop mal on sent bien qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas vraiment en train de déclamer du Shakespeare. Ryan Reynolds est toujours aussi mou, inexpressif et joue toujours comme si on lui avait demandé de faire sa meilleure imitation de Norman Bates, et ce malgré le fait qu’il joue en face de Jake Gyllenhaal qui est ici un astronaute nihiliste, désabusé et fatigué de la condition humaine, volontairement froid et distant ; et malgré cela il réussit l’exploit de faire plus humain que Reynolds à l’écran, c’est dire. Rebecca Fergusson confirme la bonne impression qu’elle donnait dans Mission Impossible Rogue Nation, même si son personnage est ici totalement dénué du moindre détail personnel (ou alors c’est tellement fulgurant que je les ai complètement loupés).

Niveau réalisation c’est du même tonneau, rien qui saute aux yeux de nullité mais rien de bien notable non plus. Le film se déroulant en très grande majorité en gravité zéro, le réalisateur use et abuse des angles de caméras en biais et des rotations alambiquées, ce qui donne une jolie impression de flottement qui retranscrit plutôt bien l’impression d’apesanteur. Rien qui n’ait été déjà vu mais ça reste bien fait et à aucun moment l’artifice ne se fait trop sentir. Certains choix sont en revanche assez discutables, comme la volonté de ne pas montrer certaines choses : en premier lieu, l’arrimage de la capsule venant de Mars au début du film, complètement hors champ pour des raisons plus que floues (budget ?) ; ou encore l’arrivée très bizarrement filmée d’une capsule de sauvetage dont on ne voit jamais les occupants, et la scène qui s’en suit dont on arrive pas à savoir si le fait qu’elle soit illisible et brouillonne est fait pour coller à la détresse des personnages où si elle est tout bonnement très mal filmée. Enfin le réalisateur semble particulièrement affectionner les plans à travers des surfaces transparentes : certes l’environnement de l’ISS est truffé de hublots et de vitres mais le nombre de scènes que l’on entrevoit de l’autre côté d’un sas, d’une porte transparente, d’un moniteur translucide ou d’une gigantesque baie vitrée est assez nombreux pour être noté, et amène une sorte de thème de l’observation, comme si nous n’étions finalement que des scientifiques scrutant à travers un microscope le contenu d’une gigantesque boîte de pétri.

Au final, Life pêche surtout par son gros manque d’inspiration et d’originalité, ce qui se traduit principalement par une incapacité totale à surprendre le spectateur tout le long du film. J’ai beau être bon public et facilement transporté dans l’univers d’un film, mais de bout en bout on est tout simplement jamais surpris par le déroulement des évènements, et chaque scène, chaque dialogue, chaque jump scare s’enchaîne sans véritable surprise, à un rythme calculé faisant presque plus penser à un épisode de série télé lambda qu’à une production Hollywoodienne. Même tout en y mettant la bonne volonté du monde, l’ennui se fait ainsi cruellement ressentir. Il n’y a pourtant à proprement parler aucun vrai gros faux pas dans cette petite production sympathique, mais ce serait presque son plus gros défaut : ni assez bon pour être réellement intrigant et novateur, ni assez incompétent pour être drôle par accident, Life se révèle au final aussi parfaitement médiocre qu’il est oubliable.

Alex.


Life, réalisé par Daniel Espinosa, scénario de Rhett Reese et Paul Wernick, produit par David Ellison, Dana Goldberg, Bonnie Curtis, Julie Lynn…

Interprétation : Rebecca Ferguson, Jake Gyllenhaal, Hiroyuki Sanada, Ariyon Bakare, Olga Dihovichnaya, Ryan Reynolds…

The Voices

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La thérapie du vide

The Voices est un drôle d’objet. Non pas tant qu’il est drôle en soi, mais que c’est un film vraiment étrange, qu’on se demande un peu ce qu’il fout là, à quoi il sert et pourquoi il existe. Bon, bien sûr on pourrait donner des raisons, le fait que les succès encore relativement récents de Shaun of the Dead ou encore Bienvenue à Zombieland font que dans la tête des exécutifs hollywoodiens il y a plus de place sur le marché pour des comédies d’horreur que pour de véritables films d’horreur. Tout ceci n’excuse pourtant pas le fait que le film en soi soit si peu intéressant, et ce malgré un chat et un chien qui parlent.

L’histoire en quelques mots : on suit Jerry (très très fade Ryan Joceline, ah non merde c’est l’autre qui lui ressemble … Ryan Reynolds donc, enfin je crois) employé modèle d’une entreprise qui fabrique des baignoires, entreprise basée dans une ville paumée au fin fond de l’Amérique profonde. Une ville ou on se fait grandement chier le dimanche, et ou les attractions les plus palpitantes sont un bar à karaoké et un restaurant chinois proposant comme spectacle chaque soir un Elvis asiatique et très gominé.

Pour parachever le tout, Jerry est schizophrène, il entend des voix, personnifiées à travers son chat (Mr. Whiskers) et son chien (Bosco), figures représentant respectivement le diable et l’ange posés sur les épaules de Daffy ou Donald dans d’innombrables cartoons. Il est aussi très amoureux de la nouvelle employée anglaise de la boîte (Gemma Arterton en mode « chronic bitchface »), qui refuse initialement ses avances puis, au détour d’un rencard fortuit qui tourne à la terreur existentielle, se fera finalement tuer puis décapiter par ce dernier pour se retrouver en tête parlante dans son frigo, personnalité additionnelle à rajouter au catalogue.

Ce que le scénariste a bien compris avec The Voices c’est que les comédies horrifiques sont à la mode. Le problème étant qu’elles ont plus souvent pour thème central les zombies, et qu’il y a une raison à cela : les zombies sont faciles à parodier, car ils représentent une peur absente du monde réel (enfin bon, pour l’instant en tout cas). On peut faire rire aisément avec les zombies, car ils restent une menace imaginaire.

Faire rire avec l’histoire atroce et par moments franchement déprimante d’un dangereux psychopathe (avec enfance malheureuse et toute la panoplie habituelle du serial killer), dont la seule échappatoire à sa triste réalité est l’invention d’un monde créé de toutes pièces par son subconscient et le confort qu’il gagne à se parler à lui même à travers ses animaux de compagnie, c’est une autre paire de boutons de manchettes, et aucun nombre de jurons salaces sortis de la bouche d’un chat roux appelé Monsieur Moustache n’y changeront quoi que ce soit.

Et c’est là qu’on touche du doigt le gros, que dis-je, l’énorme problème du film : on veut faire rire, mais on n’y parvient pas ; pire encore, les tentatives de comédie ratent de manière spectaculaire.

La raison principale de cet état de fait étant que le scénariste ne parvient jamais à se décider entre comédie horrifique et pur film d’horreur, optant pour le compromis entre les deux, ce qui ne fonctionne absolument pas et sabote lentement le film de l’intérieur. Les moments de comédie sont certes présents, mais ne parviennent soit pas à inciter chez le spectateur le moindre rire, et sont souvent particulièrement gênants voire intenables tant ils clashent avec le côté horrifique du film et tombent tels des cheveux sur la soupe.

Je ne dis pas que c’est une alchimie totalement impossible à réussir, et d’autres projets y sont déjà parvenus, mais la différence ici se situe dans le placement des éléments comiques dans la structure générale. Nonobstant le fait qu’ils ne soient en soi pas extrêmement drôles de base, il n’y a je pense rien de plus déplacé qu’une tentative de faire rire en plein milieu d’une scène de dépeçage au hachoir à viande.

Sur le tout, quelques bonnes choses surnagent. En premier lieu, la dichotomie entre le monde imaginaire de Jerry, et la réalité que l’on ne perçoit que par bribes, notamment lors d’une terrifiante scène de réveil après qu’il ait pris des médicaments lui permettant de stopper ses visions : tout le film jusque là ayant une atmosphère irréelle, aux couleurs saturées et aux reflets lumineux omniprésents, cet instant bref de retour à la réalité crade, terne et poisseuse, est particulièrement saisissant et permet pendant un rare moment (peut-être le seul du film) de se placer dans la peau du personnage principal de manière bien plus frappante que n’y parvient le reste du film.

Les acteurs sont de manière générale assez fades, mention spéciale au personnage principal tellement transparent et neutre qu’il ne parvient à aucun moment à faire passer la moindre émotion. Une performance complètement hallucinée à la manière d’un Nicolas Cage aurait certainement rendue le film plus ouvertement débile mais l’aurait sans doute sauvé de sa passivité glauque. Ici point de salut.

Reste quand même à se poser la question de la participation de la géniale Marjane Satrapi à tout ce fatras, tant il est quasiment impossible de déceler dans le film la patte de la créatrice de Persépolis, Poulet aux prunes et Broderies… La réalisation est adéquate mais souffre d’un certain manque de personnalité, qui se ressent d’autant plus que le script paraît à mille lieues de l’univers et des préoccupations habituelles de l’un des auteurs de BD les plus doués de sa génération. Je ne dis pas qu’il faut toujours rester statique créativement parlant, bien au contraire, mais lorsqu’on est de manière générale habituée aux récits initiatiques et semi-autobiographiques ainsi qu’aux drames familiaux, passer directement à un film d’horreur semi-comique écrit par le scénariste ayant pour seul honneur préalable d’avoir commis Paranormal Activity 2 ressemble moins à un choix créatif conscient qu’à une décision prise à deux heures du matin par un producteur hollywoodien sous coke.

The Voices est donc un ratage quasi total qui ne fait clairement pas honneur au talent de sa réalisatrice, un ratage non pas parce que c’est un film de comité ou une énimème suite de franchise décérébrée, mais parce que c’est l’exécution malheureuse d’une idée de départ moyenne, qui aurait pu donner un film passable avec le bon mélange d’ingrédients mais qui au final écœure par manque de discernement dans le dosage des quantités et l’ordre des étapes. Un peu comme faire un gâteau en commençant par le glaçage et en finissant par les œufs : ça peut apparaître comme une idée intéressante et innovante sur le papier, mais une fois le tout fini, on a plutôt droit à une soupe infâme.

Alex.


The Voices, réalisé par Marjane Satrapi, scénario de Michael R. Perry, produit par Matthew Rhodes, Adi Shankar, Roy Lee…

Interprétation : Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick, Jacki Weaver…

La Crème de la crème

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Crème avariée

J’avais lu à peu près tout et n’importe quoi sur ce film sorti l’an dernier, du pire au meilleur en passant par le médiocre. J’avais la vague impression, au simple visionnage de la bande-annonce, que ça ne me plairait pas mais c’est une copine l’ayant adoré qui m’a incitée à le voir quand même, envers et contre tous mes à prioris.

Que dire à part que, parfois, mieux vaut se fier à son instinct ?

C’est donc par un soir de désœuvrement et dans une volonté féroce de rattraper mon retard sur les sorties ciné de l’an passé que je me suis décidée à visionner « La Crème de la Crème ». Pour comprendre la suite de cette critique, et surtout ce que je me plais à définir comme « sa légitimité », je n’ai pas honte de dire avoir un léger insight sur le sujet traité dans ce film, étant moi-même en école de commerce (certes pas « la meilleure d’Europe », mais enfin, la mienne tire son épingle du jeu quand même). Juste pour placer un peu le fait que je suis capable de juger de façon assez pertinente le contenu de ce métrage, si le simple fait d’être juste cinéphile et doté d’un cerveau encore à peu près fonctionnel (même si, honnêtement, le visionnage de Fifty Shades of Grey a considérablement altéré certaines de ses capacités) ne sont pas déjà deux caractéristiques suffisantes.

Alors non, la vérité c’est que le film en tant que film n’est pas mauvais. Si on exclut le script complètement improbable, les clichés foireux et les absurdités incroyables du métrage, le reste est plutôt correct. Les acteurs sont relativement bons (même si ça casse pas trois pattes à un canard et est un peu exagéré parfois, j’ai l’impression que c’est davantage la faute à des personnages caricaturaux que celle des acteurs eux-mêmes), le montage est bon, la réalisation elle-même est propre. Le rythme général fait que même si, en tant que spectatrice, j’avais envie de hurler au scandale et de tout arrêter, je ne me suis quand même pas ennuyée (oui, je me suis même relativement amusée à détester ce film, ce qui le place déjà largement au-dessus de FSG, et oui Fifty Shades est ma prochaine critique, ne vous en faites pas, vous allez avoir une vraie dose d’Amy enragée, c’est promis). Bref, techniquement parlant, je n’ai pas grand-chose à reprocher à Kim Chapiron qui d’un point de vue réalistique nous livre un film totalement apte.

C’est vraiment dans le scénario, les clichés crachés sur les écoles de commerce et des personnages caricaturaux à l’extrême que le bât blesse.

Bon, commençons par le commencement, le pitch, c’est quoi ? Ce sont des élèves d’école de commerce qui décident d’appliquer les principes d’économie d’offre et de demande au marché sexuel de l’école. Ils fondent une sorte d’association étudiante destinée à fournir en filles les « rejetés » du campus pour les soirées. Voilà. En gros.

Mon exaspération se sent déjà non ?

Bon allez, allons-y point par point : pourquoi j’ai tout simplement détesté ce film ?

Le contexte. On est en école de commerce. Alors, on en pense ce qu’on veut, je crois que TOUS les critiques s’accordent pour penser que ça se passe à HEC et je corrobore cette hypothèse par le fait que l’action a lieu sur un campus, avec sa zone de cours et sa zone dortoir, quelque chose qui, sur le territoire français est quasiment exclusif à HEC. Le film commence sur le discours pompeux et ATROCEMENT caricatural du directeur de l’école, avec sa grosse voix de directeur et son costard impeccable, face à des élèves tous tirés à quatre épingles, qui nous explique donc que nous sommes dans « la meilleure école d’Europe ». Et donc je crie déjà au scandale. Pas uniquement parce que NON, HEC n’est pas la meilleure école d’Europe (la première est en Suisse, voilà, vous êtes contents de le savoir maintenant pas vrai ?) mais surtout parce que je ne comprends pas ce besoin obsessionnel des écrivains ou réalisateurs de placer leurs histoires dans « le meilleur machin de ». Tu crois que ton histoire aurait moins d’impact si ça se passait dans une fac de province ? Je pige pas tellement, ton sujet c’est les écoles de commerce ou l’asso de maquereaux étudiants là ? Pourquoi ce choix ? Pour cracher gratuitement sur HEC et ses élèves, tout en prétendant ne pas le faire et par là-même pouvoir cracher sur toutes les ESC (écoles supérieures de commerce, habituez-vous direct ça va revenir plusieurs fois dans la critique) et leurs sales petits connards bourges d’étudiants ? Voilà, rien que le choix du lieu de l’histoire m’agace, parce qu’il n’a pas tellement de sens et qu’il me semble juste fait pour pouvoir taper gratuitement sur une petite et plutôt méconnue partie de la population, qui honnêtement, n’avait rien demandé à personne.

Les personnages. Parlons-en des personnages, pour que je puisse ensuite taper sur les clichés. Individuellement, on a Kelly, alias Keliah (pour se fondre dans la masse tu vois), étudiante de première année qui se fait passer pour lesbienne à la première soirée pour se débarrasser d’un relou et se retrouve cataloguée pour le reste du film (alors qu’honnêtement, qui y avait cru ? Cette technique est vieille comme le monde les gars, on le fait toutes. Et puis d’ailleurs, c’était trop beau qu’un réal mette une vraie lesbienne dans un film pareil. Ça aurait tout gâché m’voyez. Y’a pas d’homos en ESC, on pense tous qu’à pécho et baiser donc faut la parité tu vois. (à ce stade de la critique, Amy a commencé à vouloir s’arracher les cheveux, avant de réaliser qu’elle n’en avait déjà plus depuis la projection de FSG. Flûte alors.)) Ensuite, il y a Dan, le type un peu typé arabe et son pote Jaffar le Tunisien, les deux « coincés » moches du campus qui ont un peu de mal à se trouver des « meufs » et à cause de qui le reste du film existe. Enfin, il y a Louis, le fils de riche beau gosse (non, alors en vrai, il a une tête de requin flippant et j’ai passé la moitié du film à sursauter de frayeur dès qu’il souriait ou apparaissait de face mais passons) qui s’incruste dans le projet pour des raisons vénales. Ça aurait été dommage de faire des personnages développés, originaux et crédibles hein.

Parce que TOUT LE MONDE le sait, en ESC, on est soit un fils à papa ultra-friqué intégré parce que papa peut a) payer b) est pote avec le dirlo c) les deux ; soit un gros intello coincé qui a passé les dix dernières années de sa vie enfermé dans une bibliothèque pour pouvoir intégrer une grande école grâce à son dossier irréprochable de premier de la classe. Etre puceau (ou presque) est visiblement également un prérequis pour ce dernier, et le premier est bien entendu un tombeur. Les qualités viennent par lot chez Chapiron.

Alors, puisque je me plais à cracher sur ces clichés, permettez-moi quand de vous éclairer sur un point chers lecteurs (et peut-être n’en avez-vous rien à foutre, mais comme j’ai eu l’occasion de lire que monsieur Chapiron avait une approche « documentaire » de la question, je me permets de rectifier le tir : non, c’est faux.) : dans une école de commerce il y a en effet un petit pourcentage de fils de riches chanceux et suffisamment intelligents pour entrer en ESC sans trop de soucis, et un autre petit pourcentage de gros intellos bachoteurs, c’est vrai. Les quoi, 80% restant sont en général situés quelque part sur le spectre entre les deux, voire sont endettés sur 10 ans pour s’offrir l’éducation de leur choix. Ceci étant dit, arrêtons-nous sur Kelliah.

J’écris Kelliah comme ça parce que c’est stylé mais en vrai j’en sais rien. Kelliah ne s’appelle pas vraiment comme ça, elle s’appelle Kelly mais en a honte parce que ça fait « prolo ». Alors déjà, sans déconner, depuis quand votre prénom est le reflet de votre niveau social ? Depuis quand ça reflète vos origines ? En particulier à notre époque, où on est libre d’appeler nos enfants Vanille, Cerise ou Castorama. Je capte pas le délire. Et puis quand bien même Kelly ferait prolo, c’était quoi l’obligation que la fille de banlieue ait EFFECTIVEMENT un nom reflétant son origine sociale ? Elle aurait pu s’appeler Marie ou Charlotte ou Camille, vous voyez, un prénom classique et courant dans n’importe quelle strate de la société et voilà. Parce que je m’énerve, mais Kim Chapiron fait tout un foin autour des origines sociales de son héroïne, comme si ça avait un quelconque intérêt capital ou était pertinent par rapport à l’histoire. EH MAIS SCOOP MON GARS : en effet, on vient pas tous du XVI parisien en ESC. Et alors ?

Puis histoire d’enfoncer le clou, si tu t’appelles Kelly, que tu viens d’un milieu pas trop aisé, tu vivras forcément en banlieue dans une petite maison miteuse coincée entre deux HLM, la déco de ta maison sera vieillotte, pourrie et probablement dénichée chez Emmaüs (tant qu’on y est), tu inviteras tes potes à boire un jus d’orange premier prix dans des verres à moutarde (tu sais, ceux avec les dessins débiles et moches dessus) parce que c’est bien connu que les pauvres n’ont pas de verres « normaux », pendant que ton père alcoolique (ou pas mais je devine que c’est le message, ça serait dommage d’épargner un cliché quand même) boit sa bière avachi devant la télé sans parler aux-dits potes parce qu’il est probablement trop con ou trop bourré pour le faire. La fille aura bien entendu honte. Dans la (petite) chambre de ladite fille, on retrouvera bien entendu une déco kitsch à souhait, soulignant les goûts si « plébéiens » de Kelly, à base de mangas, de figurines de Kinder Surprise (sic) et de bijoux en plastique.

Je me tue à quel moment ?

Je ne vais pas continuer à développer sur Dan et son look de coincé et sur le fait qu’en plus d’être d’un physique quelconque, il soit aussi un peu enrobé, et a appris par cœur son livre d’économie, et par conséquent, n’est ni attirant, ni maqué, et n’a quasi aucune expérience sexuelle et…

Ou encore sur Louis et sa maison-château dans son domaine de douze mille hectares avec vignoble et terrain de golf, ses trois petites sœurs probablement appelée Charlotte-Marie, Claire-Chantal et Hélène ; sans oublier sa promise depuis le berceau, Madeleine (sic).

Vraiment ? Vous savez, on peut aussi faire dans l’entre-deux hein. Alors je ne dis pas que ces gens-là n’existent pas. Mais les coller tous côte à côte dans un film pareil, c’est tellement gros et grossier que ça en devient écœurant.

Côté école de commerce, le film s’enfonce dans un ramassis de clichés, qui, étrangement, s’avèrent parfois frapper juste. Les scènes de soirées me paraissent plutôt justes, même si on fait plus souvent péter la bière que le champagne et que les groupes très connus ne viennent que contre de gros gros cachets (ce dont je doute que même HEC soit en mesure d’offrir hein), le reste ressemble en effet assez à ce qu’il s’y passe. C’est pas reluisant, mais c’est pas pire que n’importe quelle soirée de n’importe quelle boîte un peu branchée, pour être honnête. Et ça n’a pas lieu tous les soirs mais peut-être une à deux fois par mois, parce que ça coûte très cher à organiser et que c’est très relou aussi. Faut pas croire. Les élèves des écoles de commerce ne sont pas là uniquement pour « fumer, boire et baiser », comme voudrait nous le faire croire ce film. Non non, on travaille aussi, et si on fume, boit et baise, c’est en général autant que les élèves de n’importe où ailleurs.

Le coup des clubs, c’est assez vrai, vu de l’intérieur. Le BDE, c’est les stars, le BDS les beaux gosses, les plus aisés sont au club de voile (ou pas)… Et ton club a tendance à définir un peu ton identité, mais pas non plus tant que ça. T’es pas relégué au clan des sous-merdes juste parce que tu fais pas d’asso. Faut pas exagérer.

Le coup des réseaux sociaux (Twitter, Facebook) et de leur usage pour la communication interne inter-élèves de l’école a également frappé en plein dedans. Technologie oblige, c’est en effet un des moyens préférés des étudiants pour communiquer.

Tout le reste ? C’est de la merde. Ce sont des conneries. Ca ne ressemble pas une minute à la réalité, ça n’est même pas crédible et je ne comprends pas que personne ne se soit insurgé contre ce portrait dévalorisant, caricatural et à la limite insultant des étudiants non seulement en école de commerce mais aussi en école d’ingénieurs, lesquels sont dépeints comme des geeks boutonneux, puceaux, coincés et intellos, qui n’ont jamais vu de filles de leur vie car c’est bien connu, aucune fille n’est intéressée par les sciences ou l’informatique. (A ce moment-là, j’étais sur le point de pousser le tabouret.)

ET PUIS LE SCENARIO. AH. Cette critique est déjà bien assez longue, alors faisons court sur ce point : c’est quand tu crois que ça ne pourrait pas s’enfoncer davantage que le film commence à vraiment creuser. Le réseau de « rencontres » vire au réseau de prostitution et absolument AUCUN protagoniste n’a l’air de s’interroger moralement sur le bien-fondé de l’opération. On passe par toutes les cases qui vont bien, de la drogue à l’usage des fonds pour s’auto-financer, en passant par étendre le réseau de prostitution à d’autres écoles…

La femme, dans ce film, est totalement instrumentalisée, jusqu’à l’héroïne principale, qui, en se faisant passer pour lesbienne se voit totalement volée de son statut de femme (mais pourquoi ?). Les filles sont des marchandises pouvant être achetées moyennant le prix d’un taxi, et ça en devient vraiment écœurant au bout d’un moment. On a l’impression que aux yeux de Kim Chapiron, les filles n’ont besoin que de quelques billets pour accepter de coucher avec n’importe qui, et c’est leur beauté qui détermine le reste de leur avenir. Pas ton éducation ou tes capacités, non, juste si t’es bonne. Il y a tout un speech sur le sujet dans le film et c’est vraiment le moment où j’ai compris que ce film et moi ne pouvions pas nous entendre. Dites-moi que c’est du second degré si vous voulez, moi je vous dis que ça n’en est pas, ou alors du très mal fait, que c’est juste insultant, sexiste et absolument atroce, et que si ce film se voulait immoral, il est surtout parvenu à être maladroit et complètement à côté de son sujet.

Enfin, Télérama nous indique aimablement que « Kim Chapiron évite de regarder de haut son trio de proxénètes en herbe. Il les décrit plutôt comme les victimes consentantes d’un système scolaire élitiste, encourageant l’exploitation de l’homme par l’homme avec un cynisme affiché. Le succès de la petite entreprise mise sur pied par les élèves prouve qu’ils ont parfaitement assimilé les cours de HEC. Dans la dernière scène, la comédie immorale se mue ­ainsi en une vigoureuse critique du déterminisme social. » (Je vous mets toute la citation parce que c’est trop savoureux pour être coupé au montage.) Alors je vois en quoi devenir un connard proxénète qui ne voit pas le mal dans le fait de commercialiser des filles fait de toi une victime du système scolaire (sic), et en quoi réussir en tant que pimp fait de toi un grand économiste. Enfin, je m’arrêterais surtout sur la dernière phrase et sa « vigoureuse critique du déterminisme social ». Pour situer, la dernière scène, c’est quand le trio se fait choper par l’école (parce que c’est quand même vaguement illégal leur affaire hein) et se doivent donc comparaître en conseil disciplinaire (dont on ne connaîtra même pas le verdict après qu’ils aient tenté d’acheter le directeur de l’école, car pourquoi faire dans le moral après tout ça me direz-vous ?) et qu’en plein milieu, Louis-le-richou embrasse enfin Kelly-la-prolo (après 50 minutes de film à se tourner autour avec la discrétion d’un éléphant à clochettes). La scène finale du film, c’est donc un bisou baveux aussi classy et ragoûtant qu’un accouplement de limaces en gros plan. Et donc quoi, pour Télérame, le déterminisme social c’est que la fille de prolo doit absolument épouser un mec de la téci ? Que le riche doit se marier avec Marie-Madeleine de Mont-Bliaut ? C’est ça la vraie vie d’après Télérama ? Mais on n’est plus en 1800 hein, ça existe presque plus ces trucs-là, c’est d’ailleurs à ça que sert l’école publique, les concours d’entrée en grandes écoles et les bourses d’études, merde.

Pour conclure, Culturebox nous affirmait que ce film était « Instructif sur un milieu fermé et très distrayant par maints aspects, « La Crème de la crème » est comme une cerise sur le gâteau des sorties de la semaine. » Eh bien je crie et j’affirme que non, avec mon point de vue pas très neutre d’insider totalement renseignée sur le sujet, je crie que ce film est totalement anti-féministe et qu’un discours pareil ne devrait en aucun cas être toléré ni encensé, et qu’enfin, loin d’être une cerise, « La Crème de la Crème » aurait mieux fait de rester oubliée au fond du frigo.

(et oui, ça paraît difficile, mais j’ai vraiment encore plus détesté Fifty Shades of Grey. Comme quoi y’a toujours pire.)

Amy.


La Crème de la crème, réalisé par Kim Chapiron ; écrit par Chapiron et Noé Debré ; produit par Benjamin Elalouf, Pierre-Ange Le Pogam…

Interprétation : Thomas Blumenthal, Alice Isaaz, Karim Ait M’Hand, Jean-Baptiste Lafargue, Marianne Denicourt, Marine Sainsily, Mouloud Achour…

Birdman

Birdman

Saut de l’ange

Birdman est un film. Je dirais même plus, c’est un film qui fait partie d’une catégorie très particulière que j’aime à appeler, comme certains critiques américains le font, les films « Oscar bait », littéralement de l’appât à Oscars. Ce sont des métrages qui voient souvent le jour en fin d’année (en gros entre octobre et décembre), dans le but inavoué d’attraper l’attention des gens de l’Académie et d’être donc plus facilement nominés aux Oscars, ayant souvent des attributs susceptibles de générer de fortes réactions critiques (de la performance d’acteur, un « sujet fort », etc.)

Birdman tombe à mon sens complètement dans cette catégorie. Tout est là : sujet meta à fond les ballons (un acteur de blockbusters Hollywoodiens plongé dans le monde du théâtre New-Yorkais), brochette d’acteurs A-list triés sur le volet, photo clinquante impeccable, un artifice technique pour l’esbroufe (ici le gimmick du faux plan-séquence), et quelques scènes très mollement provocatrices pour relever le tout (par ici un acteur se promenant à poil dans les loges, par là une vague tentative de baiser lesbien)…

Il n’est donc absolument pas étonnant que Birdman ait tout raflé aux Oscars. Cela ne veut d’ailleurs que rarement dire grand chose (Birdman n’est pas le meilleur film de 2014, pas plus que The King’s Speech n’était le meilleur film de 2010 ou 12 Years a Slave n’était le meilleur film de 2013), et c’est sans compter des décennies de pratiques similaires (est-ce nécessaire de rappeler, au hasard, que Citizen Kane n’a pas gagné l’Oscar en 1941, ou qu’aucun film d’Hitchcock n’en ait jamais reçu ?). Partant de ce constat, il n’est finalement pas si étonnant que Birdman soit un film correct, sans plus.

Ce qui est par contre très étonnant dans le fait que Birdman soit un film correct (sans plus) est qu’il est réalisé par Alejandro González Iñárritu, peut être un des pires tâcherons du « cinéma d’auteur » actuel, qui signe ici de facto son meilleur métrage.

Au cas où vous ne seriez pas familier avec le bonhomme, Iñárritu, c’est un petit peu le Michael Bay du cinéma d’auteur, si vous voulez. Le type qui n’a que très peu de talent mais qui met son énergie à faire des films ou il pense dire des trucs très profonds et qui ne sont au final que des coquilles vides à grand spectacle, la différence étant que si le ciment des films de Bay est la pyrotechnie, celui des films d’Iñárritu est le pathos. On trouve donc dans sa filmographie des horreurs telles que 21 Grammes, Amores Perros ou encore Babel, des films tous plus indigestes et plus surestimés les uns que les autres.

Le pire, dans les films d’Iñárritu (au delà du fait qu’il ne sait pas filmer), c’est qu’il se pique souvent d’y insérer, sur le modèle du conte, une morale qu’il croit unique et inédite, et ses films finissent par tomber complètement à plat justement car le message émis est d’une débilité et d’une indigence tellement crasse qu’il contamine tout le reste du truc et euthanasie la moindre étincelle de talent qui pourrait y résider. C’était particulièrement le cas dans l’atroce Babel, une espèce de fable boursouflée et proprement écœurante à tous les niveaux dont le scénario entier pourrait se résumer ainsi : « Que tu sois riche ou pauvre, et où que tu sois sur terre, il peut t’arriver des emmerdes. Ça s’appelle la loi de Murphy, bitch. »

Autant dire que je n’avais pas hâte de voir Birdman, moi qui avait déjà évité consciencieusement son précédent Biutiful, je me préparais au pire. D’autant plus que le bonhomme a la capacité assez incroyable de rendre même de bons acteurs totalement perdus dans sa tambouille idéologique à la con, il n’y a qu’à voir la distribution de ses précédents films (on y retrouve, en vrac, Cate Blanchett, Naomi Watts, Sean Penn, Rinko Kikuchi, Javier Bardem, Benicio Del Toro, Gael García Bernal, Brad Pitt, et j’en passe) pour se rendre compte qu’il ne suffit pas de bons acteurs pour faire un bon film.

Bref, j’ai malgré tout été relativement agréablement surpris. Peut-être aussi parce que pour une fois (et à ma connaissance pour la première fois dans sa carrière), Iñárritu ne tente pas de dire quelque chose. Il y a certes une très vague réflexion sur l’art et la célébrité (les quelques piques en direction d’Hollywood font bien falotes par rapport au bien plus réussi Maps to the Stars de l’année dernière, par exemple), et le titre complet (Birdman ou La surprenante vertu de l’ignorance) ferait presque croire à la volonté d’une énième parabole quelconque de la part du pire conteur d’Hollywood, mais non. Birdman est donc principalement et surtout un joli écrin un peu vide pour ses acteurs, et il est par conséquent assez approprié que les acteurs soient le sujet central du film car ce sont les acteurs qui font le film.

En première ligne, Michael Keaton, excellent comme à son habitude, qui malgré le scénario d’un relatif vide fait de son mieux pour donner substance et consistance à ce personnage d’acteur Hollywoodien sur le retour, connu pour son rôle de super-héros qui a fait de lui une star (oui on a compris la blague, Alejandro, oui oui Alejandro c’est très intelligent oui, c’est bien, voiiiilà), fatigué de cabotiner à LA et qui décide de donner un sens à sa carrière d’acteur en allant s’auto-produire sur Broadway. Keaton joue le rôle avec la justesse du naturel, et n’hésite pas à se donner à fond (en même temps qui pourrait lui en tenir rigueur, étant donné que c’est le plus gros rôle qu’il ait eu depuis des années ?), tant et si bien que certaines scènes paraissent même improvisées. Il reste un des acteurs les plus doués de sa génération, et les années n’ont rien enlevé à son timing comique et à ses subtiles mimiques (on retrouve son même sourire en coin, à mi chemin entre rictus sardonique et sale gosse narquois).

Le reste du casting est à l’avenant, et globalement il n’y a rien à reprocher. Emma Stone confirme son statut comme l’une des meilleures nouvelles têtes d’Hollywood (aux côtés de Shailene Woodley et Jennifer Lawrence, qui si elles ne sont toutes trois pas toujours gâtées par leurs rôles, parviennent à tirer intelligemment leur épingle du jeu), proposant une performance un peu caricaturale mais qui sied bien à son personnage de fille de star névrosée et dépressive, fatiguée mais magnifique, ses grands yeux pâles étant l’une des images les plus saisissantes du film (notamment lors du beau plan final). Il fait bon de voir que Naomi Watts est égale à elle même, amenant toujours le même talent et la même intensité de jeu aux personnages qu’elle incarne (il faut aussi dire qu’à l’instar de Keaton, ce serait un plaisir de la voir plus souvent à l’écran). Edward Norton paraît lui quasiment en roue libre dans son rôle d’acteur mi-imbuvable mi-charmant, ce qui lui va comme un gant. Zach Galifianakis, bien que peu présent, reste toujours extrêmement drôle, particulièrement dans ses regards d’incrédulité totale et apeurée et sa diction particulière, dans son style à la limite constante de l’inconfort (proche en cela d’Andy Kaufman).

Que dire sinon du film, si ce n’est qu’à part les acteurs, il n’y a pas grand chose de particulièrement intéressant, ni même d’unique…

L’arc narratif chroniquant l’évolution du personnage de Keaton, son passage d’arriviste à « véritable artiste » entériné par son suicide final, a un sérieux feeling de déjà vu. Parsemé de moments clés tantôt drôles et bien vus (la scène du carnaval en slip), tantôt insupportables (la scène de la confrontation avec la critique de théâtre est tellement caricaturale et rebattue que j’avais mal pour les deux acteurs), le film semble ainsi faire un total surplace, tant l’happy end convenu est attendu et tombe complètement à plat. Que l’happy end en question soit ou non un rêve ou une hallucination (ce qui est à mon avis le cas) importe peu, le fait étant qu’il est présenté tel quel par le film.

L’artifice du vrai-faux plan séquence n’est rien de plus que ça, un artifice. Il n’ajoute quasiment rien au film mis-à-part quelques plans intéressants, est la plupart du temps plus agaçant qu’autre chose, et confère à Birdman un aspect « sur rails » qui donne l’impression embarrassante d’un film fait pour être vu dans un fauteuil monté sur vérins hydrauliques au futuroscope. Si seulement c’était au moins impressionnant techniquement ou même un minimum inédit, ce serait une chose, mais il semblerait que Iñárritu n’ait jamais vu La Corde de sa vie. Gravity notamment utilisait le même artifice avec plus de talent, et surtout cela faisait sens dans le contexte du film en soi, ce qui n’est pas vraiment le cas ici, car si l’on peut accuser le plan séquence de Gravity de servir de béquille au film, il faut reconnaître qu’il est indispensable au fonctionnement de ce dernier, tandis que Birdman semble traîner son plan séquence tel un boulet au pied.

On a donc le droit à un film un peu creux, sans grand intérêt mais qui a le mérite d’être divertissant, qui souffre plus qu’il ne tire véritablement parti de son unité temps/lieu/action héritée du théâtre classique. Birdman, au vu de son géniteur, aurait pu être encore bien pire, mais je me pose encore la question de savoir si le fait que j’aie plus ou moins aimé le film vienne en réalité du fait que j’aime les acteurs qui y apparaîssent, et qu’ils délivrent des performances assez convaincantes et fun qui permettent de passer un relativement bon moment (et du même coup masquent partiellement le côté vain de toute cette petite entreprise).

Le problème latent étant que comme toujours, et même si ça se ressent moins que d’habitude, Iñárritu a le vilain défaut d’être particulièrement prétentieux dans le pire sens du terme. Plutôt que de laisser le film se dépatouiller avec un script sympa mais souffrant de gros problèmes de rythme et de temps morts en introduisant un gimmick inutile et une vague réflexion de surface sur la dichotomie entre cinéma et théâtre, il aurait mieux valu se concentrer un peu plus sur l’histoire à raconter, en dégraissant et en élaguant le script longuet, en rendant les dialogues plus punchy et en laissant respirer les espaces étriqués trop peu souvent élargis (quelques rares scènes de rue qui réussissent pourtant l’exploit d’être presque aussi claustrophobes que les scènes en intérieur, sérieusement comment peut-on filmer aussi mal ?), afin de se retrouver avec une solide comédie dramatique qui aurait été au moins en partie débarrassée des scories du film fini.

Mais cela n’arrivera jamais, car Iñárritu est convaincu qu’il est un « grand artiste », et que son « œuvre » ne doit pas être « dictée par les conventions du cinéma Hollywoodien » (conventions auxquelles, paradoxalement, il adhère comme une moule à son rocher). Pour être un meilleur film, il aurait donc peut-être mieux valu que Birdman ait été réalisé par quelqu’un d’autre. Encore que.

Alex.


Birdman, réalisé par Alejandro González Iñárritu ; écrit par Iñárritu, Nicolás Giacobone, Alexander Dinelaris Jr, Armando Bó ; produit par Iñárritu, John Lesher, Arnon Milchan, James W. Skotchdopole.

Interprétation : Michael Keaton, Emma Stone, Edward Norton, Naomi Watts, Zach Galifianakis, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Lindsay Duncan…