La Crème de la crème

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Crème avariée

J’avais lu à peu près tout et n’importe quoi sur ce film sorti l’an dernier, du pire au meilleur en passant par le médiocre. J’avais la vague impression, au simple visionnage de la bande-annonce, que ça ne me plairait pas mais c’est une copine l’ayant adoré qui m’a incitée à le voir quand même, envers et contre tous mes à prioris.

Que dire à part que, parfois, mieux vaut se fier à son instinct ?

C’est donc par un soir de désœuvrement et dans une volonté féroce de rattraper mon retard sur les sorties ciné de l’an passé que je me suis décidée à visionner « La Crème de la Crème ». Pour comprendre la suite de cette critique, et surtout ce que je me plais à définir comme « sa légitimité », je n’ai pas honte de dire avoir un léger insight sur le sujet traité dans ce film, étant moi-même en école de commerce (certes pas « la meilleure d’Europe », mais enfin, la mienne tire son épingle du jeu quand même). Juste pour placer un peu le fait que je suis capable de juger de façon assez pertinente le contenu de ce métrage, si le simple fait d’être juste cinéphile et doté d’un cerveau encore à peu près fonctionnel (même si, honnêtement, le visionnage de Fifty Shades of Grey a considérablement altéré certaines de ses capacités) ne sont pas déjà deux caractéristiques suffisantes.

Alors non, la vérité c’est que le film en tant que film n’est pas mauvais. Si on exclut le script complètement improbable, les clichés foireux et les absurdités incroyables du métrage, le reste est plutôt correct. Les acteurs sont relativement bons (même si ça casse pas trois pattes à un canard et est un peu exagéré parfois, j’ai l’impression que c’est davantage la faute à des personnages caricaturaux que celle des acteurs eux-mêmes), le montage est bon, la réalisation elle-même est propre. Le rythme général fait que même si, en tant que spectatrice, j’avais envie de hurler au scandale et de tout arrêter, je ne me suis quand même pas ennuyée (oui, je me suis même relativement amusée à détester ce film, ce qui le place déjà largement au-dessus de FSG, et oui Fifty Shades est ma prochaine critique, ne vous en faites pas, vous allez avoir une vraie dose d’Amy enragée, c’est promis). Bref, techniquement parlant, je n’ai pas grand-chose à reprocher à Kim Chapiron qui d’un point de vue réalistique nous livre un film totalement apte.

C’est vraiment dans le scénario, les clichés crachés sur les écoles de commerce et des personnages caricaturaux à l’extrême que le bât blesse.

Bon, commençons par le commencement, le pitch, c’est quoi ? Ce sont des élèves d’école de commerce qui décident d’appliquer les principes d’économie d’offre et de demande au marché sexuel de l’école. Ils fondent une sorte d’association étudiante destinée à fournir en filles les « rejetés » du campus pour les soirées. Voilà. En gros.

Mon exaspération se sent déjà non ?

Bon allez, allons-y point par point : pourquoi j’ai tout simplement détesté ce film ?

Le contexte. On est en école de commerce. Alors, on en pense ce qu’on veut, je crois que TOUS les critiques s’accordent pour penser que ça se passe à HEC et je corrobore cette hypothèse par le fait que l’action a lieu sur un campus, avec sa zone de cours et sa zone dortoir, quelque chose qui, sur le territoire français est quasiment exclusif à HEC. Le film commence sur le discours pompeux et ATROCEMENT caricatural du directeur de l’école, avec sa grosse voix de directeur et son costard impeccable, face à des élèves tous tirés à quatre épingles, qui nous explique donc que nous sommes dans « la meilleure école d’Europe ». Et donc je crie déjà au scandale. Pas uniquement parce que NON, HEC n’est pas la meilleure école d’Europe (la première est en Suisse, voilà, vous êtes contents de le savoir maintenant pas vrai ?) mais surtout parce que je ne comprends pas ce besoin obsessionnel des écrivains ou réalisateurs de placer leurs histoires dans « le meilleur machin de ». Tu crois que ton histoire aurait moins d’impact si ça se passait dans une fac de province ? Je pige pas tellement, ton sujet c’est les écoles de commerce ou l’asso de maquereaux étudiants là ? Pourquoi ce choix ? Pour cracher gratuitement sur HEC et ses élèves, tout en prétendant ne pas le faire et par là-même pouvoir cracher sur toutes les ESC (écoles supérieures de commerce, habituez-vous direct ça va revenir plusieurs fois dans la critique) et leurs sales petits connards bourges d’étudiants ? Voilà, rien que le choix du lieu de l’histoire m’agace, parce qu’il n’a pas tellement de sens et qu’il me semble juste fait pour pouvoir taper gratuitement sur une petite et plutôt méconnue partie de la population, qui honnêtement, n’avait rien demandé à personne.

Les personnages. Parlons-en des personnages, pour que je puisse ensuite taper sur les clichés. Individuellement, on a Kelly, alias Keliah (pour se fondre dans la masse tu vois), étudiante de première année qui se fait passer pour lesbienne à la première soirée pour se débarrasser d’un relou et se retrouve cataloguée pour le reste du film (alors qu’honnêtement, qui y avait cru ? Cette technique est vieille comme le monde les gars, on le fait toutes. Et puis d’ailleurs, c’était trop beau qu’un réal mette une vraie lesbienne dans un film pareil. Ça aurait tout gâché m’voyez. Y’a pas d’homos en ESC, on pense tous qu’à pécho et baiser donc faut la parité tu vois. (à ce stade de la critique, Amy a commencé à vouloir s’arracher les cheveux, avant de réaliser qu’elle n’en avait déjà plus depuis la projection de FSG. Flûte alors.)) Ensuite, il y a Dan, le type un peu typé arabe et son pote Jaffar le Tunisien, les deux « coincés » moches du campus qui ont un peu de mal à se trouver des « meufs » et à cause de qui le reste du film existe. Enfin, il y a Louis, le fils de riche beau gosse (non, alors en vrai, il a une tête de requin flippant et j’ai passé la moitié du film à sursauter de frayeur dès qu’il souriait ou apparaissait de face mais passons) qui s’incruste dans le projet pour des raisons vénales. Ça aurait été dommage de faire des personnages développés, originaux et crédibles hein.

Parce que TOUT LE MONDE le sait, en ESC, on est soit un fils à papa ultra-friqué intégré parce que papa peut a) payer b) est pote avec le dirlo c) les deux ; soit un gros intello coincé qui a passé les dix dernières années de sa vie enfermé dans une bibliothèque pour pouvoir intégrer une grande école grâce à son dossier irréprochable de premier de la classe. Etre puceau (ou presque) est visiblement également un prérequis pour ce dernier, et le premier est bien entendu un tombeur. Les qualités viennent par lot chez Chapiron.

Alors, puisque je me plais à cracher sur ces clichés, permettez-moi quand de vous éclairer sur un point chers lecteurs (et peut-être n’en avez-vous rien à foutre, mais comme j’ai eu l’occasion de lire que monsieur Chapiron avait une approche « documentaire » de la question, je me permets de rectifier le tir : non, c’est faux.) : dans une école de commerce il y a en effet un petit pourcentage de fils de riches chanceux et suffisamment intelligents pour entrer en ESC sans trop de soucis, et un autre petit pourcentage de gros intellos bachoteurs, c’est vrai. Les quoi, 80% restant sont en général situés quelque part sur le spectre entre les deux, voire sont endettés sur 10 ans pour s’offrir l’éducation de leur choix. Ceci étant dit, arrêtons-nous sur Kelliah.

J’écris Kelliah comme ça parce que c’est stylé mais en vrai j’en sais rien. Kelliah ne s’appelle pas vraiment comme ça, elle s’appelle Kelly mais en a honte parce que ça fait « prolo ». Alors déjà, sans déconner, depuis quand votre prénom est le reflet de votre niveau social ? Depuis quand ça reflète vos origines ? En particulier à notre époque, où on est libre d’appeler nos enfants Vanille, Cerise ou Castorama. Je capte pas le délire. Et puis quand bien même Kelly ferait prolo, c’était quoi l’obligation que la fille de banlieue ait EFFECTIVEMENT un nom reflétant son origine sociale ? Elle aurait pu s’appeler Marie ou Charlotte ou Camille, vous voyez, un prénom classique et courant dans n’importe quelle strate de la société et voilà. Parce que je m’énerve, mais Kim Chapiron fait tout un foin autour des origines sociales de son héroïne, comme si ça avait un quelconque intérêt capital ou était pertinent par rapport à l’histoire. EH MAIS SCOOP MON GARS : en effet, on vient pas tous du XVI parisien en ESC. Et alors ?

Puis histoire d’enfoncer le clou, si tu t’appelles Kelly, que tu viens d’un milieu pas trop aisé, tu vivras forcément en banlieue dans une petite maison miteuse coincée entre deux HLM, la déco de ta maison sera vieillotte, pourrie et probablement dénichée chez Emmaüs (tant qu’on y est), tu inviteras tes potes à boire un jus d’orange premier prix dans des verres à moutarde (tu sais, ceux avec les dessins débiles et moches dessus) parce que c’est bien connu que les pauvres n’ont pas de verres « normaux », pendant que ton père alcoolique (ou pas mais je devine que c’est le message, ça serait dommage d’épargner un cliché quand même) boit sa bière avachi devant la télé sans parler aux-dits potes parce qu’il est probablement trop con ou trop bourré pour le faire. La fille aura bien entendu honte. Dans la (petite) chambre de ladite fille, on retrouvera bien entendu une déco kitsch à souhait, soulignant les goûts si « plébéiens » de Kelly, à base de mangas, de figurines de Kinder Surprise (sic) et de bijoux en plastique.

Je me tue à quel moment ?

Je ne vais pas continuer à développer sur Dan et son look de coincé et sur le fait qu’en plus d’être d’un physique quelconque, il soit aussi un peu enrobé, et a appris par cœur son livre d’économie, et par conséquent, n’est ni attirant, ni maqué, et n’a quasi aucune expérience sexuelle et…

Ou encore sur Louis et sa maison-château dans son domaine de douze mille hectares avec vignoble et terrain de golf, ses trois petites sœurs probablement appelée Charlotte-Marie, Claire-Chantal et Hélène ; sans oublier sa promise depuis le berceau, Madeleine (sic).

Vraiment ? Vous savez, on peut aussi faire dans l’entre-deux hein. Alors je ne dis pas que ces gens-là n’existent pas. Mais les coller tous côte à côte dans un film pareil, c’est tellement gros et grossier que ça en devient écœurant.

Côté école de commerce, le film s’enfonce dans un ramassis de clichés, qui, étrangement, s’avèrent parfois frapper juste. Les scènes de soirées me paraissent plutôt justes, même si on fait plus souvent péter la bière que le champagne et que les groupes très connus ne viennent que contre de gros gros cachets (ce dont je doute que même HEC soit en mesure d’offrir hein), le reste ressemble en effet assez à ce qu’il s’y passe. C’est pas reluisant, mais c’est pas pire que n’importe quelle soirée de n’importe quelle boîte un peu branchée, pour être honnête. Et ça n’a pas lieu tous les soirs mais peut-être une à deux fois par mois, parce que ça coûte très cher à organiser et que c’est très relou aussi. Faut pas croire. Les élèves des écoles de commerce ne sont pas là uniquement pour « fumer, boire et baiser », comme voudrait nous le faire croire ce film. Non non, on travaille aussi, et si on fume, boit et baise, c’est en général autant que les élèves de n’importe où ailleurs.

Le coup des clubs, c’est assez vrai, vu de l’intérieur. Le BDE, c’est les stars, le BDS les beaux gosses, les plus aisés sont au club de voile (ou pas)… Et ton club a tendance à définir un peu ton identité, mais pas non plus tant que ça. T’es pas relégué au clan des sous-merdes juste parce que tu fais pas d’asso. Faut pas exagérer.

Le coup des réseaux sociaux (Twitter, Facebook) et de leur usage pour la communication interne inter-élèves de l’école a également frappé en plein dedans. Technologie oblige, c’est en effet un des moyens préférés des étudiants pour communiquer.

Tout le reste ? C’est de la merde. Ce sont des conneries. Ca ne ressemble pas une minute à la réalité, ça n’est même pas crédible et je ne comprends pas que personne ne se soit insurgé contre ce portrait dévalorisant, caricatural et à la limite insultant des étudiants non seulement en école de commerce mais aussi en école d’ingénieurs, lesquels sont dépeints comme des geeks boutonneux, puceaux, coincés et intellos, qui n’ont jamais vu de filles de leur vie car c’est bien connu, aucune fille n’est intéressée par les sciences ou l’informatique. (A ce moment-là, j’étais sur le point de pousser le tabouret.)

ET PUIS LE SCENARIO. AH. Cette critique est déjà bien assez longue, alors faisons court sur ce point : c’est quand tu crois que ça ne pourrait pas s’enfoncer davantage que le film commence à vraiment creuser. Le réseau de « rencontres » vire au réseau de prostitution et absolument AUCUN protagoniste n’a l’air de s’interroger moralement sur le bien-fondé de l’opération. On passe par toutes les cases qui vont bien, de la drogue à l’usage des fonds pour s’auto-financer, en passant par étendre le réseau de prostitution à d’autres écoles…

La femme, dans ce film, est totalement instrumentalisée, jusqu’à l’héroïne principale, qui, en se faisant passer pour lesbienne se voit totalement volée de son statut de femme (mais pourquoi ?). Les filles sont des marchandises pouvant être achetées moyennant le prix d’un taxi, et ça en devient vraiment écœurant au bout d’un moment. On a l’impression que aux yeux de Kim Chapiron, les filles n’ont besoin que de quelques billets pour accepter de coucher avec n’importe qui, et c’est leur beauté qui détermine le reste de leur avenir. Pas ton éducation ou tes capacités, non, juste si t’es bonne. Il y a tout un speech sur le sujet dans le film et c’est vraiment le moment où j’ai compris que ce film et moi ne pouvions pas nous entendre. Dites-moi que c’est du second degré si vous voulez, moi je vous dis que ça n’en est pas, ou alors du très mal fait, que c’est juste insultant, sexiste et absolument atroce, et que si ce film se voulait immoral, il est surtout parvenu à être maladroit et complètement à côté de son sujet.

Enfin, Télérama nous indique aimablement que « Kim Chapiron évite de regarder de haut son trio de proxénètes en herbe. Il les décrit plutôt comme les victimes consentantes d’un système scolaire élitiste, encourageant l’exploitation de l’homme par l’homme avec un cynisme affiché. Le succès de la petite entreprise mise sur pied par les élèves prouve qu’ils ont parfaitement assimilé les cours de HEC. Dans la dernière scène, la comédie immorale se mue ­ainsi en une vigoureuse critique du déterminisme social. » (Je vous mets toute la citation parce que c’est trop savoureux pour être coupé au montage.) Alors je vois en quoi devenir un connard proxénète qui ne voit pas le mal dans le fait de commercialiser des filles fait de toi une victime du système scolaire (sic), et en quoi réussir en tant que pimp fait de toi un grand économiste. Enfin, je m’arrêterais surtout sur la dernière phrase et sa « vigoureuse critique du déterminisme social ». Pour situer, la dernière scène, c’est quand le trio se fait choper par l’école (parce que c’est quand même vaguement illégal leur affaire hein) et se doivent donc comparaître en conseil disciplinaire (dont on ne connaîtra même pas le verdict après qu’ils aient tenté d’acheter le directeur de l’école, car pourquoi faire dans le moral après tout ça me direz-vous ?) et qu’en plein milieu, Louis-le-richou embrasse enfin Kelly-la-prolo (après 50 minutes de film à se tourner autour avec la discrétion d’un éléphant à clochettes). La scène finale du film, c’est donc un bisou baveux aussi classy et ragoûtant qu’un accouplement de limaces en gros plan. Et donc quoi, pour Télérame, le déterminisme social c’est que la fille de prolo doit absolument épouser un mec de la téci ? Que le riche doit se marier avec Marie-Madeleine de Mont-Bliaut ? C’est ça la vraie vie d’après Télérama ? Mais on n’est plus en 1800 hein, ça existe presque plus ces trucs-là, c’est d’ailleurs à ça que sert l’école publique, les concours d’entrée en grandes écoles et les bourses d’études, merde.

Pour conclure, Culturebox nous affirmait que ce film était « Instructif sur un milieu fermé et très distrayant par maints aspects, « La Crème de la crème » est comme une cerise sur le gâteau des sorties de la semaine. » Eh bien je crie et j’affirme que non, avec mon point de vue pas très neutre d’insider totalement renseignée sur le sujet, je crie que ce film est totalement anti-féministe et qu’un discours pareil ne devrait en aucun cas être toléré ni encensé, et qu’enfin, loin d’être une cerise, « La Crème de la Crème » aurait mieux fait de rester oubliée au fond du frigo.

(et oui, ça paraît difficile, mais j’ai vraiment encore plus détesté Fifty Shades of Grey. Comme quoi y’a toujours pire.)

Amy.


La Crème de la crème, réalisé par Kim Chapiron ; écrit par Chapiron et Noé Debré ; produit par Benjamin Elalouf, Pierre-Ange Le Pogam…

Interprétation : Thomas Blumenthal, Alice Isaaz, Karim Ait M’Hand, Jean-Baptiste Lafargue, Marianne Denicourt, Marine Sainsily, Mouloud Achour…

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