Birdman

Birdman

Saut de l’ange

Birdman est un film. Je dirais même plus, c’est un film qui fait partie d’une catégorie très particulière que j’aime à appeler, comme certains critiques américains le font, les films « Oscar bait », littéralement de l’appât à Oscars. Ce sont des métrages qui voient souvent le jour en fin d’année (en gros entre octobre et décembre), dans le but inavoué d’attraper l’attention des gens de l’Académie et d’être donc plus facilement nominés aux Oscars, ayant souvent des attributs susceptibles de générer de fortes réactions critiques (de la performance d’acteur, un « sujet fort », etc.)

Birdman tombe à mon sens complètement dans cette catégorie. Tout est là : sujet meta à fond les ballons (un acteur de blockbusters Hollywoodiens plongé dans le monde du théâtre New-Yorkais), brochette d’acteurs A-list triés sur le volet, photo clinquante impeccable, un artifice technique pour l’esbroufe (ici le gimmick du faux plan-séquence), et quelques scènes très mollement provocatrices pour relever le tout (par ici un acteur se promenant à poil dans les loges, par là une vague tentative de baiser lesbien)…

Il n’est donc absolument pas étonnant que Birdman ait tout raflé aux Oscars. Cela ne veut d’ailleurs que rarement dire grand chose (Birdman n’est pas le meilleur film de 2014, pas plus que The King’s Speech n’était le meilleur film de 2010 ou 12 Years a Slave n’était le meilleur film de 2013), et c’est sans compter des décennies de pratiques similaires (est-ce nécessaire de rappeler, au hasard, que Citizen Kane n’a pas gagné l’Oscar en 1941, ou qu’aucun film d’Hitchcock n’en ait jamais reçu ?). Partant de ce constat, il n’est finalement pas si étonnant que Birdman soit un film correct, sans plus.

Ce qui est par contre très étonnant dans le fait que Birdman soit un film correct (sans plus) est qu’il est réalisé par Alejandro González Iñárritu, peut être un des pires tâcherons du « cinéma d’auteur » actuel, qui signe ici de facto son meilleur métrage.

Au cas où vous ne seriez pas familier avec le bonhomme, Iñárritu, c’est un petit peu le Michael Bay du cinéma d’auteur, si vous voulez. Le type qui n’a que très peu de talent mais qui met son énergie à faire des films ou il pense dire des trucs très profonds et qui ne sont au final que des coquilles vides à grand spectacle, la différence étant que si le ciment des films de Bay est la pyrotechnie, celui des films d’Iñárritu est le pathos. On trouve donc dans sa filmographie des horreurs telles que 21 Grammes, Amores Perros ou encore Babel, des films tous plus indigestes et plus surestimés les uns que les autres.

Le pire, dans les films d’Iñárritu (au delà du fait qu’il ne sait pas filmer), c’est qu’il se pique souvent d’y insérer, sur le modèle du conte, une morale qu’il croit unique et inédite, et ses films finissent par tomber complètement à plat justement car le message émis est d’une débilité et d’une indigence tellement crasse qu’il contamine tout le reste du truc et euthanasie la moindre étincelle de talent qui pourrait y résider. C’était particulièrement le cas dans l’atroce Babel, une espèce de fable boursouflée et proprement écœurante à tous les niveaux dont le scénario entier pourrait se résumer ainsi : « Que tu sois riche ou pauvre, et où que tu sois sur terre, il peut t’arriver des emmerdes. Ça s’appelle la loi de Murphy, bitch. »

Autant dire que je n’avais pas hâte de voir Birdman, moi qui avait déjà évité consciencieusement son précédent Biutiful, je me préparais au pire. D’autant plus que le bonhomme a la capacité assez incroyable de rendre même de bons acteurs totalement perdus dans sa tambouille idéologique à la con, il n’y a qu’à voir la distribution de ses précédents films (on y retrouve, en vrac, Cate Blanchett, Naomi Watts, Sean Penn, Rinko Kikuchi, Javier Bardem, Benicio Del Toro, Gael García Bernal, Brad Pitt, et j’en passe) pour se rendre compte qu’il ne suffit pas de bons acteurs pour faire un bon film.

Bref, j’ai malgré tout été relativement agréablement surpris. Peut-être aussi parce que pour une fois (et à ma connaissance pour la première fois dans sa carrière), Iñárritu ne tente pas de dire quelque chose. Il y a certes une très vague réflexion sur l’art et la célébrité (les quelques piques en direction d’Hollywood font bien falotes par rapport au bien plus réussi Maps to the Stars de l’année dernière, par exemple), et le titre complet (Birdman ou La surprenante vertu de l’ignorance) ferait presque croire à la volonté d’une énième parabole quelconque de la part du pire conteur d’Hollywood, mais non. Birdman est donc principalement et surtout un joli écrin un peu vide pour ses acteurs, et il est par conséquent assez approprié que les acteurs soient le sujet central du film car ce sont les acteurs qui font le film.

En première ligne, Michael Keaton, excellent comme à son habitude, qui malgré le scénario d’un relatif vide fait de son mieux pour donner substance et consistance à ce personnage d’acteur Hollywoodien sur le retour, connu pour son rôle de super-héros qui a fait de lui une star (oui on a compris la blague, Alejandro, oui oui Alejandro c’est très intelligent oui, c’est bien, voiiiilà), fatigué de cabotiner à LA et qui décide de donner un sens à sa carrière d’acteur en allant s’auto-produire sur Broadway. Keaton joue le rôle avec la justesse du naturel, et n’hésite pas à se donner à fond (en même temps qui pourrait lui en tenir rigueur, étant donné que c’est le plus gros rôle qu’il ait eu depuis des années ?), tant et si bien que certaines scènes paraissent même improvisées. Il reste un des acteurs les plus doués de sa génération, et les années n’ont rien enlevé à son timing comique et à ses subtiles mimiques (on retrouve son même sourire en coin, à mi chemin entre rictus sardonique et sale gosse narquois).

Le reste du casting est à l’avenant, et globalement il n’y a rien à reprocher. Emma Stone confirme son statut comme l’une des meilleures nouvelles têtes d’Hollywood (aux côtés de Shailene Woodley et Jennifer Lawrence, qui si elles ne sont toutes trois pas toujours gâtées par leurs rôles, parviennent à tirer intelligemment leur épingle du jeu), proposant une performance un peu caricaturale mais qui sied bien à son personnage de fille de star névrosée et dépressive, fatiguée mais magnifique, ses grands yeux pâles étant l’une des images les plus saisissantes du film (notamment lors du beau plan final). Il fait bon de voir que Naomi Watts est égale à elle même, amenant toujours le même talent et la même intensité de jeu aux personnages qu’elle incarne (il faut aussi dire qu’à l’instar de Keaton, ce serait un plaisir de la voir plus souvent à l’écran). Edward Norton paraît lui quasiment en roue libre dans son rôle d’acteur mi-imbuvable mi-charmant, ce qui lui va comme un gant. Zach Galifianakis, bien que peu présent, reste toujours extrêmement drôle, particulièrement dans ses regards d’incrédulité totale et apeurée et sa diction particulière, dans son style à la limite constante de l’inconfort (proche en cela d’Andy Kaufman).

Que dire sinon du film, si ce n’est qu’à part les acteurs, il n’y a pas grand chose de particulièrement intéressant, ni même d’unique…

L’arc narratif chroniquant l’évolution du personnage de Keaton, son passage d’arriviste à « véritable artiste » entériné par son suicide final, a un sérieux feeling de déjà vu. Parsemé de moments clés tantôt drôles et bien vus (la scène du carnaval en slip), tantôt insupportables (la scène de la confrontation avec la critique de théâtre est tellement caricaturale et rebattue que j’avais mal pour les deux acteurs), le film semble ainsi faire un total surplace, tant l’happy end convenu est attendu et tombe complètement à plat. Que l’happy end en question soit ou non un rêve ou une hallucination (ce qui est à mon avis le cas) importe peu, le fait étant qu’il est présenté tel quel par le film.

L’artifice du vrai-faux plan séquence n’est rien de plus que ça, un artifice. Il n’ajoute quasiment rien au film mis-à-part quelques plans intéressants, est la plupart du temps plus agaçant qu’autre chose, et confère à Birdman un aspect « sur rails » qui donne l’impression embarrassante d’un film fait pour être vu dans un fauteuil monté sur vérins hydrauliques au futuroscope. Si seulement c’était au moins impressionnant techniquement ou même un minimum inédit, ce serait une chose, mais il semblerait que Iñárritu n’ait jamais vu La Corde de sa vie. Gravity notamment utilisait le même artifice avec plus de talent, et surtout cela faisait sens dans le contexte du film en soi, ce qui n’est pas vraiment le cas ici, car si l’on peut accuser le plan séquence de Gravity de servir de béquille au film, il faut reconnaître qu’il est indispensable au fonctionnement de ce dernier, tandis que Birdman semble traîner son plan séquence tel un boulet au pied.

On a donc le droit à un film un peu creux, sans grand intérêt mais qui a le mérite d’être divertissant, qui souffre plus qu’il ne tire véritablement parti de son unité temps/lieu/action héritée du théâtre classique. Birdman, au vu de son géniteur, aurait pu être encore bien pire, mais je me pose encore la question de savoir si le fait que j’aie plus ou moins aimé le film vienne en réalité du fait que j’aime les acteurs qui y apparaîssent, et qu’ils délivrent des performances assez convaincantes et fun qui permettent de passer un relativement bon moment (et du même coup masquent partiellement le côté vain de toute cette petite entreprise).

Le problème latent étant que comme toujours, et même si ça se ressent moins que d’habitude, Iñárritu a le vilain défaut d’être particulièrement prétentieux dans le pire sens du terme. Plutôt que de laisser le film se dépatouiller avec un script sympa mais souffrant de gros problèmes de rythme et de temps morts en introduisant un gimmick inutile et une vague réflexion de surface sur la dichotomie entre cinéma et théâtre, il aurait mieux valu se concentrer un peu plus sur l’histoire à raconter, en dégraissant et en élaguant le script longuet, en rendant les dialogues plus punchy et en laissant respirer les espaces étriqués trop peu souvent élargis (quelques rares scènes de rue qui réussissent pourtant l’exploit d’être presque aussi claustrophobes que les scènes en intérieur, sérieusement comment peut-on filmer aussi mal ?), afin de se retrouver avec une solide comédie dramatique qui aurait été au moins en partie débarrassée des scories du film fini.

Mais cela n’arrivera jamais, car Iñárritu est convaincu qu’il est un « grand artiste », et que son « œuvre » ne doit pas être « dictée par les conventions du cinéma Hollywoodien » (conventions auxquelles, paradoxalement, il adhère comme une moule à son rocher). Pour être un meilleur film, il aurait donc peut-être mieux valu que Birdman ait été réalisé par quelqu’un d’autre. Encore que.

Alex.


Birdman, réalisé par Alejandro González Iñárritu ; écrit par Iñárritu, Nicolás Giacobone, Alexander Dinelaris Jr, Armando Bó ; produit par Iñárritu, John Lesher, Arnon Milchan, James W. Skotchdopole.

Interprétation : Michael Keaton, Emma Stone, Edward Norton, Naomi Watts, Zach Galifianakis, Andrea Riseborough, Amy Ryan, Lindsay Duncan…

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