It Follows

The devil is in the details

Je me rappelle avoir vu un épisode d’X-Files, ou un pauvre type est retrouvé découpé en pièces détachées éparpillées dans toute sa baraque, avec notamment la tête sur une armoire ; je me souviens avoir pendant des semaines scruté le haut de tous les meubles de la maison avant de dormir.

Je me rappelle avoir vu The Thing pour la première fois, et avoir sursauté le lendemain en croisant un husky dans la rue.

Je me rappelle avoir regardé pour la première fois Marble Hornets, et n’avoir pas osé regarder mon laptop dans le noir pendant un petit moment.

Ces jours-ci, sans même trop y faire gaffe, je scrute dans le lointain, je me surprend à vouloir m’installer un rétroviseur sur le poignet, et je vérifie encore plus que d’habitude que les portes sont bien fermées.

Les bons films d’horreur ont ceci de magnifique qu’ils réussissent à instiguer chez le spectateur une peur irrationnelle. Parfois, ils y parviennent si bien que cette peur irrationnelle déborde hors du cadre du film et s’immisce à son tour dans le réel, le quotidien. C’est une sensation extrêmement troublante mais aussi, d’une certaine façon, extrêmement difficile à reproduire, et surtout de plus en plus rare de nos jours.

Depuis que le soufflé un peu moisi des Saw et autres est retombé, que les spectateurs avides de la surenchère dans le gore grand-guignol se sont lassés et se sont tournés vers autre chose, les films d’horreur semblent avoir oublié l’âge du capitaine, sabordé le gouvernail et jeté les rames avec l’eau du bain. On dirait un peu que les réalisateurs ne savent plus quoi faire pour faire peur…

Oh bien sûr il y a toujours des films d’horreur, mais tous répondent à des règles vouées à l’échec. L’artifice du found footage n’a, à l’exception du susmentionné Marble Hornets et du sympathique Cloverfield, jamais vraiment porté de grand projet (qu’on ne vienne pas me causer de l’arnaque totale qu’est Paranormal Activity qui je pense est à peu près aussi chiant que d’être réellement veilleur de nuit et payé pour regarder des moniteurs de caméra de surveillance) et est souvent un maigre palliatif destiné au choix à cacher le fait que la partie technique ne tient pas debout ou que le réalisateur filme comme un pied, le plus souvent les deux. Le torture porn était un gimmick à la base déjà pas très original, mais qui n’a de toutes façons, à la base, jamais véritablement eu pour vocation de faire peur. Les slashers sont dans la très grande majorité des ratages, sans un bon scénariste ou un bon réalisateur pour porter le projet.

Les tentatives récentes de films d’épouvante se soldent donc en général par des échecs cuisants, car de la même manière qu’Hans Zimmer a réussi à laver le cerveau de semble-t-il tout le monde à Hollywood en réussissant à imposer sa bouse auditive avec une hégémonie qui force le respect et doit faire se réjouir les succursales Doliprane du monde entier, le jump scare est devenu la nouvelle coqueluche, le gimmick utilisé de facto pour cacher l’absence totale de talent dans le domaine de la terreur en jetant en pâture à la plèbe un ersatz de ladite terreur : le sursaut par le biais du bruit strident.

Le subterfuge fonctionne apparemment encore, puisque y a des gens pour prétendre que Paranormal Activity est un bon film. Et It Follows n’est même pas totalement dépourvu de jump scares.

Y en a deux.

Et ce n’est pas ce que vous allez retenir du film.

It Follows suit (ha ha) Jay, adolescente lambda de la banlieue de Detroit, qui au détour d’un rencard qui tourne au vinaigre se retrouve assaillie par une sorte de malédiction Les règles sont simples : cette malédiction prend la forme d’une personne qui peut prendre de multiples apparences, et la suivra en marchant partout, où qu’elle soit, et même si cette créature est « physique » (dans le sens de « solide »), elle est la seule à la voir. Si cette créature parvient à atteindre Jay … vous devinez la suite. Elle peut se débarrasser de la créature en couchant avec quelqu’un, et cette personne sera alors suivie à la place de Jay. Si la créature atteint cette personne et la tue, elle s’attaquera de nouveau à Jay.

Comme bon nombre d’histoires d’horreur efficaces, le principe est extrêmement simple. Pas d’explication, pas de raison ésotérico-religioso-spirituelle à deux balles, pas de sens profond (si ce n’est celui impliqué par le film), juste cet ectoplasme vengeur, qui poursuit sans relâche sa proie. À l’instar du zombie, on a tendance à sous-estimer la menace lente. Les plus réveillés survivront.

Ce dispositif donne donc lieu à une structure de film assez spéciale, entre slasher, film de fantôme et road movie semi-statique ou aucun des éléments n’en serait réellement le point focal. Slasher tout d’abord car malgré l’absence de scènes d’exécutions spectaculaires et d’adolescents débiles (les personnages du films sont des adolescents, mais à l’exception d’un ils sont tout sauf débiles), il est difficile en voyant le film de ne pas penser à Carpenter en général et Halloween en particulier, et la chose du film a énormément de points communs avec Michael « The Shape » Myers : une créature impossible à stopper, à priori immortelle ou tout du moins extrêmement difficile à tuer, certes présente physiquement mais intangible de par sa capacité à se faufiler partout (ici amplifiée par le fait qu’elle n’est visible qu’aux yeux des « infectés »), et qu’on ne peut raisonner.

Les similitudes avec Halloween ne s’arrêtent bien évidemment pas là. Quiconque est familier avec le film originel et la petite ville de Haddonfield sera en terrain connu littéralement dès le premier plan du film, dans cette banlieue de Detroit reconfigurée en lieu hors du temps ou les adolescents regardent des films de science fiction cheap des années 50 sur des télévisions antédiluviennes ; la seule et unique entorse au décorum rétro (tellement appuyé qu’on se demande sérieusement si le film ne se passe pas réellement dans les années 70) étant l’étrange téléphone/kindle coquille saint Jacques de Yara.

Et surtout, comme expliqué plus haut, cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vu un film d’horreur réellement efficace sur le plan de … l’horreur en elle même. David Robert Mitchell se sert habilement de la créature afin de créer une tension constante, et ces plans à 360° qui intriguent au début du film sont en réalité une façon de tenir le spectateur sur un qui-vive constant, forçant à épier continuellement l’arrière plan ; se servant de longs plans fixes insoutenables afin non pas, comme un autre réalisateur aurait pu le faire, de préparer une jump scare, mais afin de manipuler le spectateur, spectateur qui sait pertinemment que la menace est quelque part — près ou loin importe peu, elle est, et c’est tout ce qui compte.

Le film crée donc une atmosphère véritablement plombée, épaisse et tendue, que le réalisateur parvient à maintenir tout du long en variant les péripéties. Sa mise en scène, si elle n’est peut être pas encore très assurée, reste élégante et assez subtile afin de permettre une vraie immersion.

Cette immersion est également aidée par un score de haute volée composé par Disasterpeace : déjà responsable d’excellentes musiques de jeux vidéos sous ce même pseudonyme, dont l’une des meilleures musiques du genre de ces dernières années avec Fez, il s’agit ici de son premier score. J’appréhendais, en ayant vu son nom avant d’entendre sa musique, qu’il soit passé à une instrumentation plus classique pour son premier projet de film, ou pire qu’on lui ait imposé un orchestre symphonique, mais il semblerait que l’équipe du film lui ait donné carte blanche. Dès les premières secondes, son style est immédiatement reconnaissable, toujours à la croisée des routes entre chiptunes, musiques électroniques et mélodies à la Boards of Canada, le tout sous une épaisse couche de réverb et de bitcrush. Il a ici utilisé un sound design plus agressif qu’à l’accoutumée (les déflagrations de basses distordues), et des mélodies dissonantes qui collent au film de façon quasi parfaite.

Les acteurs sont plus inégaux, mais force est d’avouer que si il y a une chose envers laquelle je suis extrêmement reconnaissant, c’est d’avoir volontairement choisi de parfaits inconnus pour le film. Il n’y a rien de pire pour ruiner l’immersion d’une histoire que la sensation de familiarité. Daniel Zovatto dans le rôle du légèrement abruti Greg est peut être le moins bon de la bande, mais même son rôle est loin d’être insupportable ; le jeu subtil de Keir Gilchrist sied bien au personnage effacé de Paul, même si il reste tout de même assez fade ; Olivia Lucardi (Yara) est la principale source d’humour du film mais reste toujours impliquée dans l’histoire comme ses amis, et ne tombe jamais dans le piège du perosnnage comique à outrance qui fait des blagues quelle que soit la situation (comme c’est le cas parfois) ; mais la meilleure surprise est de loin Maika Monroe en Jay, peut être le personnage principal de film d’horreur le plus sympathique depuis Laurie Strode (ou Jamie Lloyd, d’ailleurs). Extrêmement naturelle dans le rôle de cette fille débrouillarde, paranoïaque juste ce qu’il faut, et dotée d’un instinct de survie extrêmement présent sans tomber dans le surnaturel, elle est encore une preuve supplémentaire qu’il n’y a pas besoin d’avoir de personnage décérébré pour faire un film d’horreur réussi, et sa capacité de survie et de résistance ne la rend que plus sympathique. Le film a réellement envie de la voir réussir, et ce désir est communicatif.

Je ne révèlerai pas la fin, mais sachez juste que tout le film est extrêmement bien rythmé, laisse le temps de respirer entre deux séquences plus intenses, mais ne paraît quasiment jamais trop long ou trop délayé (eh oui c’est aussi l’avantage de faire des films d’une heure quarante, pas le temps de s’ennuyer). Grand cas a été fait de la nature de la créature en elle même et du mode de « transmission » de la malédiction. Les comparaisons au Sida ne sont pas volées, mais je pense qu’il est réellement difficile d’avoir une opinion tranchée et définitive sur le sujet à moins d’avoir une réponse directe de la part du réalisateur, car même si la créature se transmet par l’acte sexuel et semble être quelque part comme « née » du sexe (dans la seule scène de mort directe il est montré que la créature tue ses victimes en les violant), il ne faut pas oublier que la façon de s’en débarrasser est de coucher avec quelqu’un d’autre. Certes, cela étend l’épidémie, mais c’est aussi la seule façon d’être tranquille, si ce n’est de façon temporaire. Ainsi le message semble un peu ambigu.

Mais rien que le fait qu’il y ait dans ce film un élément qui prête à discussion est à mon sens louable, et le fait que le réalisateur ne donne pas dans le film d’explication nette sur la nature de la malédiction et de la créature et laisse au spectateur le soin de se former sa propre interprétation est à mon avis encore plus louable : dans un âge ou le public tout puissant exige que tout lui soit révélé et prémâché, il est rafraîchissant de voir un film qui laisse volontairement ses spectateurs dans le noir. Pour ma part, ce n’est pas quelque chose qui m’empêchera de dormir (contrairement au film en soi), et je pense que des revisionnages peuvent potentiellement apporter plus de lumière sur ce qu’est exactement la créature.

It Follows est une vraie réussite. Certainement l’un des meilleurs nouveaux films d’horreur qui m’ait été donné de voir, et ce depuis un bon bout de temps. La confirmation que oui, il y a encore des choses à faire et des choses à dire avec le cinéma d’horreur, et qu’il n’y a aucune honte à rendre hommage aux classiques du genre si tant est que le travail est bien fait. Une vraie surprise et un des meilleurs films de ce début d’année 2015.

Alex.


It Follows, réalisé et écrit par David Robert Mitchell. Musique de Disasterpeace.

Interprétation : Maika Monroe, Lili Sepe, Olivia Luccardi, Keir Gilchrist, Jake Weary, Daniel Zovatto…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s