Interstellar

Interstellar

L’infini et l’au-delà (et tout ce qui s’ensuit)…

Les gens qui me connaissent le savent, je n’aime pas Christopher Nolan. Enfin, plus précisément, je n’aime pas les films de Christopher Nolan. Non en effet je ne connais pas le bonhomme personnellement, malheureusement ce sont des choses qui arrivent. Mais si l’on me demandait de pratiquer un jugement sur sa personne comme ça, à l’emporte-pièce, en me basant sur sa filmographie (ce qu’il ne faut jamais faire hein, attention les enfants, vous vous croyez où, sur internet ?), je penserait que c’est un mec qui a les mêmes gros défauts que ses films, et je me dirais certainement que Christopher Nolan est typiquement le gars en face de qui j’aimerais pas me retrouver en soirée. Un mec lourd, pontifiant, indéfectiblement sérieux, soporifique et imbu de sa personne. Un type auquel si on avait demandé, disons, d’adapter un super héros, il aurait eu l’idée saugrenue d’en enlever tout le fun pour se retrouver au final avec une version du personnage pire que toutes les précédentes (Adam West et Georges Clooney inclus), dans des films interminables et boursouflés aux dialogues lénifiants et à l’interprétation catastrophiquement monocorde. Parce que Nolan, il s’en fout des super héros en fait.

En somme, c’est plus ou moins un mec comme moi, mais sans le côté geek, donc avec encore moins d’intérêt, si c’était toutefois possible.

Autant dire que Interstellar partait donc mal de mon côté. Dès la première annonce, je me disais que c’était mort de chez mort. Non seulement cette fois-ci il revenait s’attaquer à la science fiction, genre qu’il avait déjà allègrement malmené dans le majoritairement très raté Inception, mais en plus il s’était cette fois-ci targué de le faire en ramenant derrière lui la communauté scientifique et en promettant un film au faîte des avancées de la science actuelle. Qui plus est, le film se profilait comme étant son plus long, et en plus il revenait à la charge avec son musicien habituel et massacreur de tympans en chef, j’ai nommé Hans Zimmer, aka. le boucher des Carpates.

À la sortie du film, je recevais en plus à droite à gauche des retours extrêmement négatifs, qui confirmaient ce que je me disais du film avant même de le voir. Long, chiant, très long, incohérent, très nul, très très long et très très chiant. Je ne comptais donc pas du tout y aller. Je m’étais déjà fait avoir avec Batman Begins, puis avec The Dark Knight, puis était sorti d’Inception avec une migraine, et enfin ai souffert l’entièreté de Dark Knight Returns (certes sans doute le plus réussi des trois, en tout cas au niveau des méchants, mais au prix du film le plus long et le plus éprouvant pour les nerfs). Cette fois-ci c’en était trop, il était temps d’arrêter les frais.

Comment se fait-il alors, que Interstellar soit non seulement le meilleur film de Nolan depuis des lustres (c’est à dire Le Prestige, soit il y a maintenant au moins dix ans si ma mémoire est bonne) mais certainement son meilleur film tout court, et même un des meilleurs films de l’année, que ce soit en science-fiction ou en général ?

Ce qui saute peut être le plus aux yeux, c’est que Interstellar est pour ainsi dire un ovni, complètement atypique dans la filmographie du bonhomme. On reconnaît pourtant sa marque de fabrique. Un film sérieux, une réalisation propre tant qu’il ne cherche pas à faire des scènes de combat ou de gunfight (les scènes de baston des Batman étant parmi les moins lisibles du genre super héros dans son ensemble), un scénario bavard, un casting parsemé de stars Hollywoodiennes estampillées A-list, un Michael Caine en cadeau bonus… Pourtant un élément en particulier pointe le bout de son nez dans Interstellar, et c’est ce qui rend toute une partie de l’histoire d’un coup plus crédible et surtout donne un film et des personnages auxquels il est plus facile de s’identifier : l’empathie.

Tous ses films jusqu’ici ont été marqués par une sorte de cynisme, de misanthropie acerbe et froide, que certains pourront noter comme étant en faveur des métrages, mais qui rendent en réalité toute tentative de ceux-ci d’instiller la moindre émotion complètement vaine et dérisoire. Comment ressentir la moindre empathie vis-à-vis du gangster high tech d’Inception lorsqu’on essaie de nous vendre la perte de sa femme comme un événement tragique, tandis qu’il joue au James Bond d’opérette en mode wire-fu dopé au PCP dans le cerveau d’un millionnaire ? Comment ressentir la moindre empathie  vis-à-vis de Bruce Wayne, playboy millionnaire et perso déjà extrêmement détestable en soi, lorsqu’il se retrouve en prison dans Dark Knight Rises, ou lorsqu’il « perd » Rachel dans Dark Knight (encore une nana dans un réfrigérateur, d’ailleurs) ?

Ici, le film est donc atypiquement émotionnel (pour Nolan), particulièrement dans la relation centrale père/fille qui ancre ce qui pourrait n’être qu’un space opera de plus dans un contexte terre à terre plus que bienvenu, et qui aide aussi à placer un cadre simple et poser une question centrale autour des thèmes nombreux et parfois complexes d’Interstellar : Cooper parviendra t-il un jour à revoir sa fille Murph ? En plaçant ainsi l’emphase sur un dilemme simple mais éminemment universel, Nolan peut ainsi se permettre de construire son film autour de ce postulat, tout en sachant que le postulat en question est assez fort pour justifier tout un tas de péripéties, sachant que le public peut ainsi s’y raccrocher de la même manière que Cooper s’y raccroche au long des événements du film.

Ce regain soudain d’humanisme franchement surprenant explique à mon sens en grande partie le succès du film, qui peut ainsi dérouler sa ribambelle de propos et de concepts scientifiques sans peur d’assommer le public, qui peut au cas où se concentrer sur le contenu plus purement affectif si besoin est. Et le film manie ainsi habilement les questions de rythme, alternant souvent et avec succès les séquences impressionnantes avec les séquences plus intimistes. Un des exemples les plus réussis est notamment ce diptyque constitué de la scène sur la première planète puis du retour sur le vaisseau : la planète en question, du fait de sa proximité avec le trou noir et de sa gravité, et à cause de la relativité, fait que chaque heure passée dessus représente 7 ans en temps terrestre. Après avoir atterri se déroule une séquence d’événements qui coûte notamment la vie à l’un des membres de l’équipage et les force à cause de moteurs noyés à devoir attendre une heure sur la planète. À leur retour, 23 ans se sont écoulés. Le seul membre de l’équipage resté en orbite a vieilli, et sur terre les enfants de Cooper ont grandi sans lui, et sa fille toujours en colère contre lui n’a décidé de lui envoyer qu’un seul message vidéo, enregistré le jour ou elle atteignit le même âge que son père le jour de son départ.

Le double gut-punch causé à la fois par la scène sur la planète et par la brutale et abrupte ellipse narrative (car l’on suit également en parallèle l’action sur terre) se retrouvera à plusieurs moments du film, notamment à la suite de la rencontre avec le personnage du docteur Mann.

L’investissement émotionnel et la réelle et palpable ambition de Nolan d’avoir voulu réaliser un film de science fiction épique, grandiose et impressionnant plus que réellement cérébral excuse ainsi le côté « je sais tout mieux que tout le monde » que l’on trouve habituellement dans ses films, et permet ainsi à Interstellar de ne jamais être ennuyeux, malgré la longueur. J’ai vu plusieurs se plaindre de la durée, mais personnellement j’aurais pu rester encore une bonne demie heure dans la salle, je crois que ça ne m’aurait vraiment pas dérangé. Peut être est-ce mon habitude de Star Trek…

À l’aune de ce changement de cap et de ton pour Nolan, il convient aussi de noter que Zimmer s’est lui aussi foutu deux grandes claques dans la gueule et a décidé pour une fois d’abandonner les agaçants gimmicks des musiques de films actuelles (qu’il a, n’oublions pas, en très grande partie contribué à créer) : au placard les cornes de brumes incessantes, les staccatos de violon sans fin, les cuivres bourrins… Le sound design est encore un peu trop agressif à mon goût (avec toujours cette propension à tirer vers les infra-basses) mais beaucoup moins que d’habitude, et cette fois-ci contre-balancé par un score où, miracle et petites culottes, il est possible pour la première fois dans sa carrière de reconnaître un thème (et même plusieurs ! dingue !) au lieu de l’habituelle infâme bouillie lourdingue et informe. Certes, le score en soi, et son instrumentation centrée quasi-exclusivement sur l’orgue, restent en grande partie une repompe de (semble t-il) la discographie entière de Philip Glass (les boucles d’orgue de Koyaanisqatsi et Einstein on the Beach en tête) mais au point ou en est Zimmer, je suis surpris qu’il connaisse même jusqu’à la signification du mot mélodie, alors quand à en écrire… Et pourtant ici il y en a, de la mélodie, et même des belles : on retiendra en particulier le thème du morceau Stay, l’intrigante mélodie de Dust ou encore les angoissants accents Ligeti-iens de No Need to Come Back (morceau joué durant la scène de la mort du Dr. Brand et qui fait littéralement froid dans le dos).

Toute cette bonne volonté n’est heureusement pas en reste du côté du casting. La position quasi hégémonique de Nolan en tant que « auteur de blockbusters » attitré d’Hollywood lui donne accès à une liste d’acteurs quatre étoiles semble t-il illimitée, ce qui reste agaçant par moments (l’impression constante de retrouver des têtes familières est ici plus forte que jamais), mais force est de constater que les acteurs principaux se donnent à fond. En tête, les deux leads, Matthew McConaughey et Anne Hathaway, sont irréprochables. Lui endossant avec une classe et un charisme certain le rôle de space marine ultra badass super motherfucking cool avec un cœur d’or (on est pas loin du personnage de George Clooney dans Gravity, en beaucoup plus réussi toutefois, aussi parce que McConaughey est meilleur acteur que Clooney), elle parfaite en scientifique pas habituée au terrain mais sachant prendre les bonnes décisions au bon moment tout en gardant le sang froid et la tête sur les épaules. Ils sont aussi aidés par toute une brochette de personnages secondaires très réussis, de Murph (sacré exploit tout de même de réussir à avoir le même personnage à trois moments différents de sa vie, joué par trois actrices différentes, et que les trois soient aussi bien les unes que les autres, avec une mention spéciale au jeu subtil de Jessica Chastain) jusqu’aux intelligences artificielles (des HALs bienveillants montés dans des monolithes, sorte de double-références ambulantes à 2001).

Ces intelligences artificielles sont aussi la source de beaucoup de l’humour du film. Oui oui de l’humour. Oui dans un film de Nolan oui oui. Et drôle en plus. Non non vous ne rêvez pas. De plus ils présentent également un joli red herring : quiconque a vu 2001 sera immédiatement suspicieux vis-à-vis de leur présence voulue rassurante et bienveillante, et Nolan compte dessus ; la seule menace du film ne vient ainsi pas d’eux, mais bel et bien de l’homme lui même, devenu fou à force d’isolation (le Dr. Mann, incarné par un Matt Damon en grande forme et à contre-emploi de ses éternels rôles de types droits et sympathiques).

Tous ces éléments viennent ainsi renforcer l’impression que Nolan a voulu changer, proposer une rupture radicale par rapport à sa filmographie en général et par rapport à ses précédents films en particulier. Interstellar est long et quelque peu exigeant, mais jamais vain comme l’ont pu l’être ses Batman. Il demande de l’attention et peut être un peu de patience pour certains, mais dès lors que l’on concède à se laisser transporter par l’histoire, il se révèle un excellent film de pure science fiction, qui doit autant à Arthur C. Clarke ou Robert Heinlein qu’aux scientifiques qui ont aidé à le mettre en chantier.

Reste que, maintenant que j’ai vu ce que Nolan peut faire, j’espère très très fort qu’il continuera sur cette voie sans qu’on ait besoin d’attendre une autre traversée du désert de dix ans pour qu’il se décide à nouveau à voir la lumière. L’avenir nous le dira.

Alex.


Interstellar, réalisé par Christopher Nolan, scénario de Jonathan et Christopher Nolan, produit par Emma Thomas, Lynda Obst et Christopher Nolan.

Interprétation : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, David Gyasi, Michael Caine, Mackenzie Foy, Ellen Burstyn, John Lithgow, Matt Damon, Casey Affleck…

 

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