Mommy

Mommy

Virer les œillères

Difficile de passer à côté du buzz autour de Mommy. Depuis son passage à Cannes ou il a raflé le grand prix du jury, le film de Xavier Dolan est un peu partout, tout le monde en parle, beaucoup parlent d’une claque. De manière générale, c’est le genre de truc qui me fait me méfier. Puis vinrent les bandes annonces. Si vous avez été en salles récemment vous l’avez vue, cette bande annonce autocongratulatoire à en crever, qui mêle extraits du film sur fond du speech de Dolan à Cannes lorsqu’il gagna le prix du jury. Je ne sais trop que dire à part que je trouve ça encore plus atroce dans le genre « on se passe de la pommade » que les posters spéciaux que certains films déroulent quand ils sont déjà sortis et ont accumulé assez de mucus critique positif pour en asperger toute une affiche spécialement créée pour l’occasion, assortie alors de mots ronflants du genre « INOUBLIABLE ! » ou encore « 4/4 !!! » (avec un nombre anormalement élevé de points d’exclamation). Je ne sais pas quelle est l’équipe marketing responsable de ce genre de conneries mais si ça fonctionne sur d’autres personnes moi ça a plutôt tendance à me faire fuir.

Nonobstant le double combo méchamment décourageant du foin médiatique omniprésent et de la campagne publicitaire, je me suis bougé et j’ai été voir le film quand même.

Dès l’ouverture, un rapide texte (manque que le « chtak chtak ding » d’une machine à écrire) nous présente la situation, nous sommes au Canada dans un futur proche, et une loi vient d’être votée comme quoi un parent a le droit de se débarrasser légalement d’un enfant à problèmes et l’envoyer dans un centre spécialisé.

Nous suivons Diane (Die pour les intimes), qui récupère son fils Steve d’un centre de rééducation ou il a été placé suite à la mort de son père. Le Steve en question s’est fait virer du centre pour avoir … mis le feu dans un réfectoire durant un repas, blessant gravement un des autres pensionnaires. Le décor planté, il ne reste plus qu’à laisser les événements se dérouler.

Même si, connaissant dès le départ la fameuse loi, la fin n’est que peu surprenante, le film reste effrontément, si ce n’est optimiste, disons plein d’espoir quand au destin de ses personnages. Le mot (espoir) revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le film, souvent prononcé par Diane, qui malgré les nombreuses incartades et épisodes violents de Steve, s’accroche jusqu’au bout au rêve de son fils de partir faire des études d’art à Julliard aux États Unis.

Ma peur latente d’un scénario qui pourrait très facilement plonger dans la pleurniche par packs de douze ne s’est pourtant jamais concrétisée. Le film, tel un funambule au dessus d’un gouffre de pathos dégoulinant, armé d’une longue barre métallique au bouts de laquelle sont suspendus respectivement drame et humour, manque plusieurs fois de tomber mais se rattrape toujours in-extremis. L’alternance des scènes dramatiques et légères permet au film de traverser les péripéties quotidiennes de nos personnages presque sans effort, de façon quasi documentaire ; ce qui rend les quelques scènes oniriques d’autant plus mémorables.

Ces moments rares : l’ouverture (Diane étendant le linge dans le jardin), le flash-forward montrant le futur idéal de Steve (superbe séquence en forme d’ellipse, portée par une musique tourbillonnante) ou encore la toute fin (cet étrange dialogue entre Diane et Kyla, ou Steve n’est mentionné qu’à demi mot, comme si il n’avait jamais existé, juxtaposé avec des plans le montrant à l’intérieur de l’hôpital) ; couplés au texte d’introduction donnent à un métrage qui serait autrement totalement ancré dans le réel une sorte de surréalisme latent, une qualité proche du rêve qui, non content d’apporter un certain mystère au scénario (le fait que ces séquences qui enserrent littéralement le film font s’interroger sur la part exacte de vrai et d’imaginaire du scénario), aident le film à s’élever au delà du simple drame familial.

Quand à savoir si c’était l’intention ou non de Dolan de nous faire s’interroger quand à la nature de la réalité dans un film en apparence si terre à terre, difficile à dire. Je cherche peut être (sans doute) à interpréter trop librement ce qui ne sont probablement que de simples séquences de rêve, mais reste que la simple présence de ces scènes a pour moi coloré l’entièreté du film d’une certaine lumière, laissant une impression forte dont il est difficile de me détacher.

Reste que ce que presque tout le monde a pu dire sur le film est vrai et en grande partie totalement justifié. Les interprétations des acteurs principaux sont simplement excellentes. Ils campent des personnages que beaucoup d’autres réalisateurs auraient certainement regardé avec une certaine complaisance voire un certain dédain, tandis qu’il y a une tendresse et une compassion évidente dans la façon dont Dolan filme ces gens ordinaires et extraordinaires à la fois, un peu losers mais surtout et avant tout humains, qui font tout pour profiter de ce que la vie leur donne avant qu’elle ne leur échappe.

Anne Dorval en tête, à la fois figure de proue et capitaine de ce navire pirate, est parfaite. La tâche est pourtant ardue, Diane étant un personnage certes aimant et généreux, déterminée à voir en son fils autre chose que ce que le monde autour d’elle semble s’évertuer à lui rappeler constamment (qu’il est violent, agressif, impulsif), mais pas exempt de défauts. C’est aussi un personnage fort, qui ne recule devant l’adversité que quand l’adversité pousse Steve à une tentative de suicide dans une allée de supermarché ; elle refuse ainsi de céder à la facilité quand Steve s’attaque à tout autour de lui (y compris elle) et ne se décide finalement à le placer (scène presque insoutenable que celle de l’arrivée en voiture au centre spécialisé, par ailleurs placée de manière très intelligente dans le scénario) que lorsqu’il finit par s’attaquer à la seule personne qu’il n’avait pas blessée jusque là, à savoir lui même, car elle sait qu’elle ne peut pas le protéger si sa colère devient autodestructrice.

C’est aussi un personnage de mère à l’opposé de ce que nous sert à longueur de temps Hollywood : loin de la mère au foyer rangée et propre sur elle, vestige de la sacro-sainte famille nucléaire, Diane endosse à la fois le rôle de mère mais aussi du père absent, et est par dessus tout un personnage incroyablement naturel, gouailleur et imprévisible, aussi rempli de qualités que de défauts qui, dans un paysage cinématographique trop souvent aplani et manichéen, fait figure de joyeuse et rafraîchissante anomalie. En somme, peut être le personnage le plus mémorable de toute cette année 2014.

Il serait pour moi inutile de vous détailler toutes les péripéties du film, ou encore de rentrer en détail dans la dynamique changeante et complexe du trio de personnages (Diane, Steve et Kyla leur voisine aux mystérieux problèmes d’élocution) que d’autres auront certainement mieux cernée ou expliquée que moi (je fais un assez piètre psychologue). Reste encore une fois que cette cellule (familiale ?) assez unique a également une tension palpable, quasi-œdipienne entre Steve et sa mère, affective entre Diane et Kyla, tour à tour houleuse puis joueuse entre Kyla et Steve. Ces différentes dynamiques font le sel du film et rendent les interactions entre les personnages fascinantes.

Puis il y a le format, ce fameux format carré (réellement carré du coup) qui a tant fait causer. Difficile à dire si c’est un simple effet de style ou une volonté encore une fois de la part de Dolan de sortir coûte que coûte des sentiers battus. Reste que ce n’est pas toujours totalement réussi. Si les scènes en intérieur, plus intimistes, sont magnifiées et bénéficient en majorité grandement de ce recentrage forcé (inutile d’avoir un scope gigantesque si c’est pour filmer à 80% des intérieurs d’appartement), les scènes en extérieur souffrent ainsi du problème inverse, dégageant un certain sentiment de claustrophobie (qui, même si il est volontaire, reste en partie gênant voire distrayant par moments). Le choix de Dolan, dans deux scènes, d’éclater ce format pour le resserrer ensuite, est une très belle idée, qui participe d’ailleurs à l’étrangeté du film (les deux scènes en question sont quasiment des rêves, à savoir la scène de « flash-forward » susmentionnée et une scène de ballade dont le côté quasi idyllique tranche radicalement avec le chaos qui l’entoure).

Mommy est donc une vraie réussite, envers et contre toute attente. Peut être que j’ai aimé parce que je ne m’y attendais pour ainsi dire pas du tout, mais le film est réussi sur énormément de points, et même si il est un peu long (sur ce sujet je suis un vrai disque rayé, mais les films actuels manquent quasi invariablement d’un monteur qui n’aie pas peur de tailler dans le gras), son caractère de quasi ovni par rapport au reste de la production actuelle vaut presque à lui seul le détour. Et si ce n’est pas suffisant pour vous encourager à aller le voir, sachez que la performance d’Anne Dorval justifie à elle seule le prix du ticket.

Dire que j’ai à présent hâte d’explorer le reste de la filmographie de Xavier Dolan et que j’ai tout autant hâte de voir ce qu’il nous prépare ensuite serait un euphémisme.

Alex.


Le grain de sel d’Amy

C’est très embêtant parfois d’avoir relativement les mêmes goûts qu’Alex en terme de ciné, parce qu’il arrive que, sur certaines critiques, je n’ai juste rien à ajouter.

Perso, j’ai adoré ce film, que j’ai mis du temps à aller avoir en dépit des éloges qu’il recevait. Si l’accent québécois (non, en fait, à ce stade, c’est plus un accent, c’est une langue étrangère c’est pas possible) peut rebuter et déconcerter, il finit par apporter un certain charme et une certaine identité au film, bien qu’à mon avis, ça a surtout tendance à conférer aux personnages un côté « gros beaufs » pas nécessaire.

Concernant le format pour le moins déconcertant du film, cet espèce de carré, il m’a totalement agacée au début, déconcertée, c’est sûr, jusqu’à la fameuse scène idyllique où Steve « ouvre » le cadre, comme s’il sortait de son cocon et retrouvait l »équilibre dans sa vie. Le moment est bien choisi, la métaphore est belle bien qu’un peu attendue, mais je m’interroge aussi sur ce cadrage particulier. Ca casse avec ce qu’on voit d’habitude et ça donne au film un petit côté rétro qui me plaît bien, mais d’un autre côté, ça amputait parfois pas mal certains plans qui auraient gagnés à être plus larges, plus panoramiques. Mais bon, c’est aussi mon amour des belles images qui parle.

En dehors de ça, c’est un sans faute pour Mommy, les personnages sont attachants, charismatiques, pas stéréotypés pour deux sous (et ça croyez-moi ça fait un bien fou), le jeu d’acteur est génial, et les émotions sont là, nous faisant passer du rire aux larmes sans transition. J’ai beaucoup aimé la réflexion psychologique qu’amène le film, ainsi que la fin brutale et que, ma foi, je n’avais pas vue venir (mais j’aurais dû, j’ai été optimiste j’avoue).

C’est un très beau film que nous livre ici Xavier Dolan et comme Alex, je suis très encline à me pencher sur le reste de la filmographique de ce jeune réalisateur, sitôt que la saison des films de fous au cinéma se sera tarie.

Amy.


Mommy, écrit et réalisé par Xavier Dolan, produit par Xavier Dolan et Nancy Grant.

Interprétation : Anne Dorval, Antoine-Olivier Pilon, Suzanne Clément…

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1 commentaire

  1. l’utilisation de la forme de l’image lui a permis de construire une sorte de langage émotionnel qui, en impliquant le spectateur, nous touche profondément. Ce langage du format donne du sens, et il utilise ce sens pour amplifier l’histoire, pour amplifier notre identification avec l’émotion des personnages.

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