Horns

Horns

Burning Love

Étrange film que Horns. Non pas par l’histoire. Le scénario est plutôt classique, même si mêlant différent genres (policier, fantastique, teen movie, romance), on s’y retrouve assez facilement. Rien d’expérimental ou de franchement radical. Mais le film, par à-coups, par touches successives et grâce à plusieurs éléments, réussit à se démarquer subtilement du tout venant de la production Hollywoodienne actuelle, et ce qui pourrait être un film totalement raté, ridicule et puritain (écueils auxquels il n’échappe pas totalement par ailleurs) est sauvé par quelques bonnes idées qui le sortent du lot.

Nous suivons Ig (aka. Iggy, en soi un diminutif d’un autre prénom que je ne me rappelle plus, bien que certains éléments dans le film font penser qu’il s’agit tout simplement d’une référence à Iggy Pop) dj à la radio locale, dont la vie vient de basculer : il est accusé du meurtre de sa petite amie Merrin, et ne cesse de clamer son innocence mais malgré cela, il est honni et haï par les habitants de sa ville (petite bourgade imaginaire du nord-ouest des États Unis, on y reviendra), poursuivi par la presse et les journaux télévisés locaux, trop heureux d’avoir un cas de meurtre dans cette petite ville ou il ne se passe habituellement rien.

Après un moment d’égarement près de la scène du crime (je ne gâcherai pas la surprise) Ig se réveille le lendemain matin en se voyant pousser des cornes, que les gens paraissent avoir du mal à prendre au sérieux, et se voit assailli de toutes parts par des confessions très directes et très très sincères de tous ceux qui croisent sa route (la définition même de « Too Much Information »). Il se rend ainsi compte que les gens se mettent à lui déblatérer toutes leurs pensées les plus profondes et leurs désirs les plus inavouables, ce qui s’avère être un excellent outil afin d’en savoir plus sur qu’est-ce qui s’est passé exactement la nuit du meurtre, voire même démasquer le coupable.

Le film jongle ainsi entre plusieurs aspects et personnalités distinctes, tel un jongleur de tronçonneuses allumées.
La comédie d’abord, lorsque les habitants de la ville déversent sur le pauvre Ig leurs confidences toutes plus extravagantes les unes que les autres : la mère désirant balancer sa fille criarde par la fenêtre de la salle d’attente, les reporters prêts à s’entre-tuer littéralement pour la promesse d’un scoop, le patron du bar qui cherche à mettre le feu à son établissement pour récupérer la police d’assurance ; je passe volontairement les plus scabreuses, encore une fois pour laisser la surprise. Aja, en réalisateur de film d’horreur, aurait certainement pu aller encore plus loin dans la déraison et le sanglant, mais semble s’être presque réfréné, sans doute dans un souci de légèreté.
En parallèle, l’aspect dramatique n’est pas en reste, principalement représenté par quelques beaux flashbacks romantiques, et qui, bien que menaçant souvent de tomber dans le kitsch ou le pathos, parviennent malgré tout à émouvoir avec une certaine efficacité. On notera en particulier une très belle utilisation de Heroes de Bowie, pour un montage beau et sensuel assez réussi.
Enfin, l’aspect policier du film est assuré par un différent type de flashback, dans le second tiers du film. Ig, déterminé à trouver le coupable, interroge tous les témoins possibles de la fatidique soirée, qui ont chacun leur vision des événements, à la manière de l’excellentissime Basic (le côté mensonge en moins, les interrogés étant ici forcés de facto de dire la vérité), le puzzle de la soirée se reconstituant ainsi peu à peu au fil des confessions de chacun des protagonistes.

Ce mélange des genres n’est parfois pas totalement réussi : notamment, les flashbacks retraçant l’histoire d’amour entre Ig et Merrin ont tendance à tirer parfois en longueur, et de manière générale le film aurait sans doute bénéficié d’un cut plus court d’un bon quart d’heure (la concision d’un Carpenter ou d’un Welles, aux métrages avoisinant souvent les 90 minutes maximum, est quelque chose qui à mon avis manque énormément dans le cinéma actuel). Pourtant, encore une fois, et même si la sauce ne prend pas toujours et que certains aspects auraient pu être mieux réussis, il est tellement rare de voir un produit Hollywoodien, même à budget modeste, qui s’autorise aujourd’hui à mélanger ainsi les genres et les tons. Entre les films au sérieux monacal et les comédies aux gags incessants, il est bon de se souvenir que les meilleurs films sont souvent ceux qui se situent entre les deux extrêmes. L’effort en soi est donc, à mon sens, suffisamment louable pour qu’on s’y attarde.

De même, il est rare de voir un film, américain de surcroît, traiter de manière assez frontale et conflictuelle la religion. La religion, la foi de manière générale, se trouve ici être un thème (le thème ?) central du film, jusque dans des détails au premier abord insignifiants. Il n’est jamais dit explicitement que Ig est athée, ou tout du moins non religieux, mais il est fortement impliqué que cet apparent « manque de foi » de sa part est aussi la raison de sa persécution par les membres de sa communauté (et ce jusqu’au prêtre), et l’insistance des habitants à vouloir le rendre responsable du meurtre et du viol de Merrin, par ailleurs une fervente catholique, élevée dans une famille pieuse. L’appropriation de l’image du crucifix porté par Merrin, pris comme un symbole d’amour plus que comme symbole religieux, est cruciale dans la révélation du véritable meurtrier, qui cache ses véritables pensées derrière le crucifix susdit. Ainsi même si la révélation du coupable n’est que moyennement surprenante (moi j’avais dit James Remar au début, mais bon aussi quand tu engages James Remar et que c’est pas le méchant c’est presque de la triche, soit dit en passant je soupçonne Aja de l’avoir fait exprès), l’utilisation du symbole est, sinon intelligente, du moins inattendue et relativement originale. Pas sûr que le film plaise beaucoup outre-atlantique ceci dit (je n’ai pas regardé les résultats au box office mais je doute qu’il batte des records).

Renforçant le côté étrange du film dans le paysage cinématographique actuel est son côté volontairement rétro, quoique beaucoup de films d’horreur récemment ont utilisé un décorum volontairement neutre au niveau de la temporalité (voir notamment Insidious ou The Conjuring). Tout aurait aisément pu se passer dans les années 80, voire 70. Exception faite de l’irruption de quelques gadgets actuels (quelques smartphones par ci, un ordinateur par là), tout est ici fait pour donner l’illusion d’une ville hors du temps, de la collection de vinyls gigantesque de Ig à l’aspect rustique des intérieurs, des voitures jusqu’aux environnements.
Ce côté est aussi accentué par ce qui semble être tout une ribambelle de références, conscientes ou non, à Twin Peaks. Je serais le premier à reconnaître que, étant donné le timing étonnamment prescient et le fait que Twin Peaks est ma série préférée, j’ai un peu tendance à voir des références à Twin Peaks partout, surtout en ce moment. Mais ici, un nombre d’éléments à la fois généraux (le setting dans une ville imaginaire de l’état de Washington, la récurrence des motifs d’arbres et l’importance de la forêt, l’aspect rétro et hors du temps de … à peu près tout) et spécifiques (engager Heather Graham, en serveuse de diner, demandant à une bande de motards si ils veulent tester la tarte aux cerises maison, franchement si ça c’est pas une référence directe je veux bien me faire moine trappiste) me font penser que ce n’est pas juste une coïncidence.

La fin très « over the top » et un peu cheesy sera très certainement moquée par certains qui auront oublié leur sens de l’humour à la maison, je dirai juste qu’il est à mon avis très approprié pour le film de se terminer de cette façon, en un feu d’artifice (aux effets spéciaux certes pas toujours franchement réussis) tour à tour gore puis étonnamment emphatique. La révélation finale du pourquoi du comment n’est encore une fois pas extrêmement surprenante mais fonctionne bien dans la logique du film, et est ici aussi diablement (ha ha) efficace sur le plan émotionnel.

Du côté des acteurs, certaines performances sont plutôt réussies : Daniel Radcliffe révèle sur le tard un certain talent de jeu, probablement aidé par le script assez généreux en « fuck’ et autres « shit » ce qui lui permet de se détacher enfin de manière plus nette de l’image d’Harry Potter qui lui colle aux basques telle un chewing gum pas frais ; Juno Temple (aperçue dans Kaboom mais aussi cette année dans Sin City ou encore Maleficient) bien qu’ayant peu de scènes, campe remarquablement bien le personnage de Merrin, fille désirée et désirable, centre de toutes les attentions et aimée de tous, mais troublée par ses propres conflits intérieurs (tiens donc, c’est marrant ça me rappelle quelqu’un). Le reste du cast est peuplé à 90% d’illustres inconnus à différents degrés de surjeu (plus James Remar), avec une mention spéciale pour le père de Merrin, acteur habitué des guest spots de séries télé dont j’ai oublié le nom, qui amène assez de gravité à son personnage archétypal de père-religieux-pro-flingues-américain-moyen pour le rendre crédible malgré son allure de cliché ambulant. Heather Graham semble aussi s’amuser follement de son personnage de serveuse vénale, prête à tout pour obtenir son quart d’heure de gloire Warholien, une lueur de folie perverse dans les yeux, et parait presque improviser ses répliques tant elles semblent venir naturellement.

Que dire pour conclure si ce n’est que Horns, bien que pas totalement réussi, vaut à mon avis largement la peine d’être vu, ne serais-ce que parce que vous ne verrez certainement pas meilleur teen movie romantique cette année (si la définition de teen movie romantique vous paraît trop étriquée pour accepter un film à ce point sanglant, quoique par intermittence, oserai-je rappeler que c’est dans cette catégorie que se place Twilight, entre autres) et parce qu’il sera très dur de trouver un film semblable à celui ci qui soit sorti en salles cette année. Malgré ses défauts (qui, si ils sont nombreux, n’en deviennent pas pour autant rédhibitoires), le film reste très agréable à voir, notamment grâce à un score plutôt réussi pas seulement dans la sélection des chansons mais aussi dans sa partition originale (ce qui est tellement rare de nos jours que ça vaut la peine d’être noté, surligné, encadré et que je me prosternerai presque de ne pas avoir à subir les habituelles cornes de brumes).

Le genre de film qui est aussi une bonne excuse pour aller réécouter Heroes très, très fort. Pas seulement le morceau mais l’album aussi, d’ailleurs.

Alex.


Horns, réalisé par Alexandre Aja ; scénario de Keith Bunin ; produit par Alexandre Aja, Riza Aziz, Joey McFarland et Cathy Schulman ; musique de Robin Coudert ; basé sur le roman Horns de Joe Hill.

Interprétation : Daniel Radcliffe, Juno Temple, Max Minghella, Joe Anderson, Kelli Garner, James Remar, Heather Graham, Kathleen Quinlan, David Morse, Sabrina Carpenter…

 

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