Get On Up

Get_On_Up

Prophéties

De manière générale, les biopics ont peu à faire pour être intéressants, du moment qu’ils se consacrent à un sujet intéressant. C’est une des raisons pour laquelle je suis en général assez peu attiré par les biopics, dans le sens ou il est aisé pour l’équipe de se laisser guider par la nature des événements réels ou romancés de la vie du sujet, en laissant de côté réalisation, scénario, photo, musique, en espérant très très fort que les péripéties seules suffiront à porter le film.

C’était un petit peu le problème de  l’autre gros biopic musical sorti cette année, Jersey Boys, qui malgré son potentiel sympathie certes présent, laissait peu entrevoir la personnalité de Clint Eastwood réalisateur, et ce malgré une mise en scène solide (en même temps, c’est Clint Eastwood quand même, même quand il fait une commande on peut s’attendre à un truc au minimum soigné). Le film restait plaisant et se laissait voir, en grande partie grâce à son casting très réussi. Je pourrais aisément formuler les mêmes arguments à l’encontre de ce Get On Up, si le film n’avait pas ce je ne sais quoi de plus, qui le rend très attachant mais qu’il est à la fois ardu de définir.

Alors je tiens à prévenir quand même, je suis loin d’être un expert ès James Brown. Je connais vaguement le personnage, je connais ses quelques titres les plus connus, mais rien dans le détail. Je n’ai que deux disques à la maison. Le premier est l’inévitable Live at the Apollo, un condensé électrique et électrisant de sa discographie de l’époque ; et Doing it to death, un album de son groupe les J.B’s, qui est probablement un des seuls disques de musique « populaire » que je connais à avoir un morceau aussi hypnotique et répétitif (dans le bon sens du terme) qui date d’aussi longtemps avant l’apparition de la techno. Le morceau éponyme, une longue plage de plus de dix minutes, étale un riff inchangé pendant toute sa durée, plaqué sur une ligne de basse obsédante et une rythmique millimétrée. Pour 1973, ce disque est tout simplement hallucinant.

Get On Up aurait donc pu être un étalage banal de la carrière et de la vie de James Brown comme le sont tant de biopics, alignements de faits présentés comme tant de vignettes à visée de reconstitution plus que cinématographique. Ici, même si certaines séquences font sentir ce côté plus documentariste, Tate Taylor a ici opté pour un traitement plus original, et ce dès le début.

Deux aspects principaux du film le séparent de la masse générale des biopics. D’abord, le refus de la continuité chronologique habituelle. Même si le film suit dans les très grandes lignes une structure temporelle linéaire, le scénario effectue de multiples sauts dans le temps, mettant en parallèle époques différentes mais événements liés, montrant dans une scène une action de notre James Brown trentenaire, puis la scène suivante l’événement qui, enfant, l’a poussé à agir d’une certaine façon, pour repartir ensuite à une autre époque ou l’événement en question l’a inspiré pour quelque chose de différent. Le scénario tisse ainsi un réseau de ponts dans la vie de son personnage principal, en évitant au maximum la redondance du flashback, laissant au public le soin de faire soi même les connexions entre les différentes époques et les différents épisodes.

L’autre aspect intéressant est l’intrusion subtile du fantastique dans le banal. Le film insiste de manière récurrente sur les  prophéties, les coïncidences improbables, qui sont impliquées comme faisant partie du destin, mais qui dans le film sont étayées, encadrées par des plans et des images étranges, fantômes faisant irruption dans la (supposée) réalité reconstruite. Ces images de forêts, de time lapse de ciels, ou encore la plus marquante, cette scène particulièrement bien amenée ou un Brown vieillissant, après une course poursuite avec la police, descend de voiture et se transforme en son soi enfant.

Pour autant, malgré tout, il semble que le cinéaste était peu intéressé par les aspects les plus extrêmes de l’existence de James Brown, en positif comme en négatif par ailleurs. Pas de mention (ou alors en filigrane) de ses nombreuses altercations avec la justice, ou de son addiction à la drogue. Mais également peu de mention de son travail vis à vis de l’éducation, ou encore ses contributions aux droits civiques. Tous ces sujets sont abordés, mais plutôt qu’être directement discutés par les personnages, ils sont abordés entre les lignes, moins dans les conversations et les dialogues que dans les événements qui se déroulent.

Le film évite ainsi d’être trop démonstratif ou trop lourd, et c’est probablement la chose la plus réussie, cette volonté de recentrage sur la musique. Le problème de beaucoup de biopics et les biopics musicaux en particulier c’est qu’ils ont souvent tendance à proposer une vue « tabloïd » des vies des artistes pris comme sujets. Ici, l’attraction principale du film est la musique, et le film transpire la musique de bout en bout. Et, je vais juste le dire parce que c’est aussi le feeling que j’avais en sortant de la salle et le feeling qui m’accompagne lorsque j’écris ces lignes : putain de temps en temps ça fait du bien d’aller au cinoche et d’entendre de la bonne musique, merde.

Parce que de nos jours, entre les partitions juste passables, le plus souvent parce qu’elles sont assez discrètes pour ne pas se faire remarquer (à l’image de la musique composée pour le film, qui a l’intelligence de ne pas essayer de batailler le funk de James Brown à coups d’orchestre pachydermique et opte pour une partition plus proche du sound design, faite de drones et atmosphères synthétiques volontairement vaporeuses), et les atrocités de l’autre boucher allemand (oui oui Zimmer c’est de toi que je cause) et ses disciples adeptes de la corne de brume, ça fait du bien d’aller dans une salle de cinéma et de ne pas, à l’écoute de la b.o., soit avoir envie de dormir soit devoir sortir l’aspirine.

L’autre gros gros point fort du film est la performance de Chadwick Boseman. Ne parler que de lui serait nier le talent général du casting : mention spéciale au très stoïque Nelsan Ellis, à la très énergique Jill Scott, à la toujours parfaite Octavia Spencer, et à Brandon Mychal Smith qui campe un Little Richard disparu aussi vite qu’il apparaît, mais dont on se souvient. Mais le centre incontestable autour duquel gravite tout ce petit monde est campé par à ma connaissance un parfait inconnu (je ne l’ai vu que dans un épisode de Fringe avant ça) qui donne ici consistance et matière à l’un des personnages les plus mythiques de l’histoire de la musique, et le pari est réussi avec brio. Même si la ressemblance physique n’est pas parfaite (quoique le maquillage de Brown vieillissant permet une transformation assez saisissante de l’acteur), Chadwick Boseman exsude un charisme naturel et révèle un vrai talent, non seulement d’acteur mais de performer complet. J’ai cru lire quelque part qu’il effectuait tout ses pas de danse et même une partie du chant dans le film. Quelque part je ne suis pas surpris, mais rétrospectivement ça rend sa composition dans le film encore plus impressionnante.

Que faut-il alors pour réussir un biopic musical, si ce n’est de la bonne musique et un bon acteur principal ? Difficile à dire, mais en tout cas, non seulement le film a les deux, mais il ne s’en contente pas et n’hésite pas à exprimer, dans sa construction, sa mise en scène et son traitement des événements une ambition qui rend le tout d’autant plus vivant et mémorable.

Une chose qui est sûre en tout cas, c’est que Get On Up est un film qui donne envie d’écouter de la musique. Car, comme le dit si bien James Brown lui même (dans le film, quoique j’aimerais tellement savoir qu’il ait véritablement sorti cette phrase en vrai) : « il y a un peu de James Brown dans chaque disque. »

Alex.


Get On Up, réalisé par Tate Taylor, scénario de Jez Butterworth et John-Henry Butterworth, produit par Brian Grazer, Mick Jagger, Tate Taylor…

Interprétation : Chadwick Boseman, Nelsan Ellis, Dan Aykroyd, Viola Davis, Keith Robinson, Octavia Spencer, Jill Scott, Lennie James, Fred Melamed, Craig Robinson, Josh Hopkins, Brandon Mychal Smith…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s