Sin City : A Dame to Kill For

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La ville qui ne dort jamais.

Frank Miller est un mec qui écrit des comics. À la base en tout cas. D’abord à l’origine du second souffle donné au personnage de Daredevil, alors en perte de vitesse au début des années 80, son premier (et plus connu) coup d’éclat reste The Dark Knight Returns, le comics qui, avec Watchmen, fit couler beaucoup d’encre à sa sortie, en raison de son ton « adulte » et « mature » qui contrastait alors avec l’idée que le grand public se faisait des super héros, mettant en scène un Batman vieillissant, brutal et torturé. Si l’histoire en elle même n’a que peu à voir avec les films de Nolan qui ont tiré leur nom de cette série, la caractérisation du personnage de Bruce Wayne et l’atmosphère générale ont très certainement inspiré la récente vague de films de super héros « sérieux » et « matures ».

On sait tous comment ça a tourné : mal.

Frank Miller a depuis continué à écrire des comics, jusqu’à aujourd’hui, avec plus ou moins de succès. Cette fois-ci c’est une de ses productions les plus célèbres que l’on nous donne à voir une seconde fois adaptée à l’écran. Sin City, oui oui, la ville du pêché, avec ses personnages caricaturaux jusqu’à la moelle, ses malfrats, ses guns, sa violence tellement excessive qu’elle en devient abstraite, ses nanas court vêtues et ses hectolitres d’hémoglobine.

Arrivé à ce moment là du texte je pense qu’il est nécessaire de faire un aparté rapide : si vous me connaissiez un peu, vous sauriez que ce genre de qualificatifs accolés à un produit culturel lambda a plutôt tendance à éveiller mon intérêt. J’aime les jeux de Suda51, j’aime les nanars débiles avec trois tonnes de ketchup à la place du sang des monstres en carton et de la nudité gratuite, et ce genre de choses. De ce côté là je ne suis pas franchement ce qu’on pourrait appeler un critique distingué…

Du coup un rapide examen du sujet pourrait conclure que « Sin City : A Dame to Kill For » est donc un objet cinématographique parfait pour moi. Le truc étant que le premier Sin City m’avait laissé tel un plat surgelé Picard lâché en Antarctique (donc plutôt très très froid, pour ceux qui suivent). Alors oui effectivement c’était pas mal réalisé (Rodriguez derrière la caméra quand même, on dira ce qu’on voudra le type est loin d’être un manchot), oui visuellement c’est magnifique et ohmondieu on a l’impression de voir la bd à l’écran, sauf que quand la bd en question c’est du Frank Miller pur jus et donc extrêmement répétitif et extrêmement prévisible et, sous des dehors de production « pour adultes », extrêmement immature, toute la bonne volonté et technicité du monde n’y feront rien.

Alors que penser de ce « A Dame to Kill For », si ce n’est que c’est plus ou moins la même chose une seconde fois ?

À nouveau, on retrouve la même structure épisodique, qui sous couvert d’ajouter de la variété au truc ne réussit au final qu’à ajouter plus de confusion. Certaines parties de ce second opus se passent ainsi avant certains des événements du premier, d’autres plusieurs années après. Les transitions entre les différents scénarios sont toujours aussi fluides, mais ça n’aide franchement pas à la compréhension. D’autant que depuis le premier, certains acteurs ont changé. Ça devient donc extrêmement bordélique par moments : par exemple Manute, joué ici par Dennis Haysbert, perd son œil en milieu de métrage et est laissé vraisemblablement pour mort à la fin de l’histoire centrale (qui donne son nom au film), tandis-que dans le premier il est vivant, joué par Michael Clarke Duncan, et il a déjà son œil de verre (enfin, d’or) mais meurt par la suite … ou peut être que non, en fait, difficile à dire du coup.

Tout ceci n’étant pas aidé par le fait que le dispositif utilisé pour encadrer et relier les différentes histoires prend pour forme la revanche de Nancy (Jessica Alba, ici purement décorative sauf pendant 5 minutes à la fin) quatre ans après les événements du premier Sin City, épaulée par Marv (Mickey Rourke, plus balourd et massif que jamais) qui je le rappelle est sensé être mort à ce moment là (si on suit le premier film en tout cas).

Ce genre d’anachronismes (ou plot holes, selon si on est indulgent ou pas) pourrait aisément être balayé du revers de la main en arguant que de toutes façons les personnages sont plus ou moins tous invincibles, mais en fait des fois non. Il n’y a ici pas vraiment de règles et le tout est incroyablement mal défini par le film. Le problème majeur étant que la structure narrative confuse et brouillonne n’aide pas à pardonner les énormes défauts du scénario, qui insiste toujours à faire faire à ses personnages unidimensionnels des trucs cool ou sexy uniquement parce que les trucs en question sont cool ou sexy, et sans aucun autre raisonnement derrière. Chacun pourrait être littéralement résumé en quelques mots au plus : Ava est la séductrice manipulatrice, Marv est le balourd rigolard, Dwight le mec droit au passé tortueux, Nancy est la strip-teaseuse au cœur d’or, Johnny a de la chance au jeu, etc, etc.

Mais étant donné que les personnages existent uniquement à travers leur caractère de stéréotype, tout élément de surprise est alors immédiatement éliminé. On sait par avance ce que chaque personnage-objet va faire, et par extension le film en devient prévisible et par moments presque ennuyeux. Une fois de plus il vaut le détour presque entièrement pour son côté graphique et la qualité de composition quasi sculpturale de (presque) chaque plan.

Il ne faudrait pas oublier le casting, toujours aussi incroyablement bien fourni, que ce soit du côté des habitués ou des nouvelles têtes. Powers Boothe en sénateur Roark est simplement parfait, certes le rôle est une simple formalité pour cet acteur abonné aux rôles d’ordures finies (imaginez Willem Defoe en encore plus typecasté), mais il faut avouer qu’il s’est véritablement approprié le sénateur, et l’on adore le détester tout autant (sinon plus) que dans le premier opus. Mickey Rourke est toujours aussi massif et imposant mais peut être encore meilleur qu’auparavant, car ici plus détaché des événements et amenant donc une dose d’humour noir bienvenue dans ce film qui prend encore trop au sérieux son amalgame de sujets somme toute assez ridicule. Eva Green remplit parfaitement son rôle d’hallucinant eye candy, et donne en prime une intensité vivifiante à son personnage de vamp séductrice menant en bateau tout et tout le monde, capable de passer de la pitié larmoyante à la colère ardente en une fraction de seconde, par un imperceptible et fulgurant changement de regard. Rosario Dawson, malheureusement peu présente à l’écran, garde sa présence électrique qui la caractérise et en faisait notamment le personnage le plus mémorable du raté Death Proof. J’en oublie beaucoup (on pourrait également noter une très drôle apparition éclair de Christopher Lloyd) mais globalement le casting est irréprochable.

Mais « A Dame to Kill For » trahit aussi le manque criant d’un quelconque frein au délire permanent de Miller : de manière générale je suis contre les producteurs tout puissants au détriment des têtes pensantes dans un projet, mais ici je me pose légitimement la question de savoir s’il est bien sage de lui laisser à la fois le scénario et la co-réalisation. De ce fait, le film paraît très proche du comics, mais un comics n’est pas fait pour être un film, il y a un besoin d’adaptation, parfois même de trahison, souvent haï par les « fans » de telle ou telle œuvre mais nécessaire pour effectuer la transition avec succès : Alan Moore et ses fidèles auront eu beau gueuler, la décision de David Hayter et Zack Snyder de changer la fin de Watchmen (en remplaçant la « pieuvre ») a permis au film de rester extrêmement proche du comics tout en en éliminant le seul aspect qui aurait pu en ralentir la narration une fois la transition cinématographique effectuée. Ici, Frank Miller rechigne visiblement à effectuer ce travail de transition et de changement, et c’est peu étonnant car il est en charge de l’adaptation de son propre travail, par rapport auquel il n’a évidemment pas la même capacité de recul dont il est pourtant capable, comme il l’a montré avec son adaptation bien mieux réussie du Spirit de Will Eisner. J’en veux pour preuve la narration épisodique qu’il tient absolument à garder et qui, au lieu de servir l’histoire, ne fait que la fragmenter, alors qu’une construction similaire serait bien plus adaptée à une minisérie. Minisérie qui serait d’autant plus facile à mettre sur pied surtout lorsqu’on sait que Robert Rodriguez possède sa propre chaine de télévision câblée aux US, chaîne qu’il a par ailleurs déjà mis à profit afin de réaliser la série From Dusk Till Dawn (une adaptation de son film Une Nuit en Enfer).

En dépit de ses défauts nombreux et de sa complaisance (principalement dus à sa déférence vis-à-vis du matériau original) le film reste plaisant. Au rayon de la violence gratuite et stylisée, Rodriguez est toujours une bonne pioche, et prête ici sa réalisation à un produit fini aussi peu substantiel que le premier mais au final relativement inoffensif (si tant est que l’on parvient à se distancier du côté parfois nauséabond de l’ensemble pour l’apprécier comme il se doit au trente-sixième degré). Sa galerie de personnages hauts en couleur, à défaut d’être psychologiquement très profonds, empêche le film de tomber dans une langueur et un marasme complet, et si tant est que vous êtes comme moi (trop) aisément divertis et que vous avez aimé le premier, vous devriez y trouver votre compte.

Alex.

Le grain de sel d’Amy…

Je n’ai quasi rien à ajouter à cette critique. J’ai été voir Sin City : A Dame To Kill For quelques jours après avoir lu la critique d’Alex et bien que nos avis aient tendance à diverger sur ce type de film notamment, force est d’avouer que pour une fois, ça ne sera pas le cas.
J’avais adoré le premier volet et il faut bien l’avouer, celui-ci s’en sort beaucoup moins bien.

En dépit d’une esthétique quasi irréprochable (et qui pourtant, m’a laissée une impression moins éblouissante que celle du premier volent, comme quoi la technologie ne fait finalement pas tout) et de quelques plans de 3D vraiment bien réussis grâce à des effets de profondeur maîtrisés, le scénario pédale vaguement dans la semoule. C’est attendu, les surprises minimes et j’ai trouvé que les destins des personnages se croisaient de façon beaucoup moins subtile ou construite que Sin City 1. Tout sonne très forcé au niveau du scénario et si individuellement, les scènes s’en tirent bien, dans l’ensemble, on dirait juste un puzzle mal assemblé.

J’ai aussi plutôt détesté la surcharge dans les voix des personnages, trop cassées, trop chargées, trop « dark and gloomy », on aurait dit un mauvais remix de Batman Begins (et c’est vraiment pas un compliment quand on connaît mon amour pour ce film…). Ca avait tendance à virer dans le too-much et si j’aime la démesure démentielle de réalisateurs comme Rodriguez et son meilleur pote Tarantino, la démesure vocale n’était clairement pas quelque chose qui me manquait dans leurs films.

En dehors de ça, la réalisation est belle, propre, c’est vif, maîtrisé, les plans sont beaux, Rodriguez est vraiment un bon réal, et rien que ça, ça fait plaisir au milieu de l’uniformisation de montage et de réalisation qui règne à Hollywood. La musique est franchement chouette, et question casting, si Bruce Willis sert juste à faire joli sur l’affiche et Jessica Alba à faire joli tout court, les personnages d’Eva Green et Joseph Gordon-Lewitt sont géniaux. De toute façon, j’adore Joseph Gordon-Lewitt et chaque film qu’il fait ne fait que confirmer davantage le talent de cet acteur.

Pour conclure, A Dame to Kill For est un bon divertissement, quitte à balancer du fric dans une place de ciné, allez plutôt voir ça qu’un drame français chiant ou une comédie américaine moisie.

Amy.


Sin City: A Dame to Kill For (Sin City : J’ai tué pour elle) : réalisé par Robert Rodriguez et Frank Miller, scénario de Frank Miller.

Interprétation : Mickey Rourke, Josh Brolin, Eva Green, Jessica Alba, Powers Boothe, Rosario Dawson, Joseph Gordon-Levitt, Dennis Haysbert, Ray Liotta, Jamie Chung, Christopher Lloyd, Jaime King, Bruce Willis…

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